À propos de «La nébuleuse du cœur»

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Tournage (2 février 2004)
Jacqueline Veuve, Steff Bossert, Laurent Barbey, Florian Burion


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Extrait du dialogue

« Cette soudaine faiblesse de mon cœur il y a 2 ans, m'a rapproché de la mort. J'ai réalisé que je n'étais pas immortelle, que mon temps de vie se raccourcissait. Une vraie 'peau de chagrin'.

La mort? Finir en petit tas de poussières ou en squelette? Ne plus penser, ne plus aimer, avoir ou pas une âme errante.

Qu'est-ce que j'allais faire, changer pendant ce petit bout de vie qui me restait? Aimer plus? Visiter l'Île de Pâques?

En fait je n'ai rien changé, mais je supporte mal les histoires physiques de cœur. « Il est mort d'un arrêt cardiaque, d'un infarctus, d'une attaque...  » Je m'identifie à toutes les histoires de cœur des autres.  »  (J. Veuve, voix off)

POEME

« Un jour, un médecin constatera que mon cerveau a cessé de fonctionner et qu'irrémédiablement ma vie s'est arrêtée. Quand cela arrivera, voici mon testament :

Donnez mes reins à celui ou celle qui, jour après jour, semaine après semaine, va devoir pour vivre, rester attacher à une machine.

Donnez mes yeux à un homme qui n'a jamais regardé le soleil se lever, n'a jamais pu voir le sourire d'un enfant ou l'amour dans les yeux d'une femme.

Donnez mon cœur à une personne à qui le sien n'a jamais procuré que des souffrances tout au long des jours sans fin.

Explorez chaque recoin de mon cerveau, prenez toutes mes cellules, faites-les pousser et se multiplier si vous en avez besoin, mais faites en sorte qu'un petit garçon muet puisse crier dans la cour de l'école et qu'une petite fille sourde puisse écouter le murmure du vent dans les feuilles d'automne.

Brûlez ce qui reste de moi et dispersez mes cendres afin qu'elles fertilisent notre terre et y fassent pousser des fleurs magnifiques.

Si vous devez enterrer quelque chose, que ce soient mes fautes, mes faiblesses et tout ce que j'ai fait de mal vis-à-vis de mes semblables. »

(Lettre dont l'auteur est anonyme, lue par Jacqueline Veuve )


JACQUELINE VEUVE

Note d'intention

En 1994, j'ai suivi avec une grande émotion l'histoire d'un petit américain, Nicholas Green. A sept ans, en vacances avec ses parents en Italie, endormi à l'arrière de la voiture, il est tué d'une balle, les assassins s'étaient trompés de cible. A l'hôpital, les médecins annoncent aux parents sa mort cérébrale. Ceux-ci décident spontanément, avec beaucoup de sang-froid, de faire le don de ses organes. Six personnes seront ainsi sauvées de la mort, et un aveugle retrouvera la vue.

Par la suite, j'ai pris contact avec le père, Reg Green, en lui parlant de réaliser un film sur « son histoire  ». Il m'a dit qu'il en existait déjà deux sur Nicholas. Il raconte : « Quand je l'ai vu dans son cercueil, j'ai regretté qu'on ne puisse pas transplanter aussi ses jolies taches de rousseur. Le receveur qui me touche le plus c'est celui qui a son cœur. »

Dès lors, l'idée de réaliser un film sur le cœur s'est incrustée, elle ne m'a plus lâchée. Tout ce qui touchait le cœur était stocké en moi et mûrissait.

En 2001 mon propre cœur qui jusque-là ne me causait pas de soucis s'est mis à battre la chamade, à s'arrêter. J'ai eu des malaises, c'était comme des petites morts. C'était aussi le moment de reprendre mon sujet sur le cœur, pour exorciser ma peur, pour comprendre et faire comprendre sa magie.

J'ai fait de longues recherches sur le cœur dans tous ses états – cœur physique, sentimental, sacré, son histoire à travers les siècles, les inventions qui ont permis de le sauver, les légendes, les mythes, la poésie qui l'entourent.

Avec mon expérience, je savais que pour toucher un grand public, il ne fallait pas faire un film trop médical. C'est la raison pour laquelle celui-ci sera construit de manière touchante, émouvante. On y apprendra beaucoup sans didactisme, par exemple l'histoire du cœur au cours des siècles avec des anecdotes comiques et dramatiques – en effet, il faut un cœur pour sentir la douleur et la joie. On y découvrira aussi la vie d'un père de donneur, six transplantés du cœur parmi les quarante que j'ai rencontré, leur souffrance, leur renaissance et par-dessus tout leur amour de la vie. Si on extrapole, ils sont représentatifs de tous les transplantés.

Il y aura aussi les découvertes qui sauvent, le cœur vu par un enfant (mes propres souvenirs), le cœur apprêté pour être mangé, etc. Je me suis aperçue aussi qu'au moins cinq de mes films parlaient du cœur. J'ai extrait ces séquences pour les intégrer dans ce film, « la musique du cœur ».

Le point de départ de mes films, c'est une impression forte, un « coup de cœur », un moment magique dans le hasard des rencontres. L'étincelle qui s'est manifestée pour ce projet, il y a maintenant sept ans, est devenue pour moi une nécessité de travail et de partage avec le spectateur. J'ai pu ainsi m'approprier le sujet dans sa profondeur. (2003)


Texte du « Journal du réel » 

(Programme du Festival Cinéma du réel, Paris, 13 mars 2005)


A travers la réalité médicale de la greffe du cœur, le film de Jacqueline Veuve questionne l'ambiguïté du rapport que chacun entretient avec son propre cœur, la façon dont le moi se compose, se défait et se refait autour d'un organe. Et les premières séquences du film déroutent : là où l'on s'attendait à voir des images qui disent la douleur d'une mort annoncée, on nous parle de peines de cœur, de souvenirs d'enfance, de cœurs de poulets et des tests d'ADN prélevés sur le cœur desséché de Louis XVII. Quel est le sujet du film ? De quel cœur parle-t-on ? Plutôt qu'une analyse, c'est un parcours que nous propose le film, dont l'origine est un premier malaise survenu en 2001 : «En 2001, mon propre cœur qui jusque là ne me causait pas de soucis s'est mis à battre la chamade, à s'arrêter. C'était aussi le moment de reprendre mon sujet sur le cœur, pour exorciser ma peur, pour comprendre et faire comprendre sa magie». Le parcours du film, qui commence par se perdre dans la nébuleuse d'histoires, d'anecdotes et d'affects propres au cœur pour aborder ensuite l'épreuve de la greffe, prend peu à peu tout son sens : pour parler du cœur, il faut commencer par ce qui l'entoure, montrer cette expérience première du cœur qui n'est pas physiologique mais métaphorique. «Le cœur, un viscère qui tient lieu de tout» disait Verlaine. Si le cœur s'ouvre, c'est pour crever, battre à tout rompre, se fendre, pas pour mettre au jour ses cavités.

On suit Jacqueline Veuve dans ses rencontres et ses visites incongrues : chez le charcutier devant un étalage de cœurs de toutes tailles, à Paray-le-Monial où des bonnes sœurs déballent des cœurs en argent voués au culte du Sacré-Cœur, à la Basilique Saint Denis où nous est contée l'histoire rocambolesque du cœur de Louis XVII, au musée du cœur de Bruxelles, fondé par un cardiologue. Cœur sacré, cœur historique, cœur poétique... Pris dans ce maillage, un homme raconte la perte de son jeune fils dans un accident et le don d'organes qui a suivi le drame, sauvant six personnes de la mort. Comme une blessure ouverte au sein du parcours poétique, et dans laquelle le film progressivement s'installe: la parole est donnée aux médecins, aux cardiologues, et surtout aux transplantés du cœur, six personnes qui disent chacune à leur manière, avec leurs mots et leurs histoires, cet épisode qui bouleverse une vie entière.

L'opération médicale de la greffe d'un cœur, nous n'en verrons que quelques images, qui valent pour toutes les expériences. La réalité de cette opération est ailleurs, dans les histoires de chacun, dans le corps qui accueille le cœur et les vies qui ont dû battre à un autre rythme. L'existence est modifiée de part en part. D'abord dans le rapport au corps d'une vie mise sur registre, sous observation continue ; corps pharmaceutique de cet homme qui dit prendre 48 médicaments par jour, les séjours de plusieurs années à l'hôpital, les rechutes de «l'homme aux trois cœurs». Mais aussi dans le regard porté sur l'existence : la vie se trouve soudainement quantifiée, «prolongée» pour quelques années, cinq ans et après on ne sait pas, on verra... Face à ces comptes, à ces rabes de vie, certains confessent leurs envies de suicide, volonté d'en finir pour de bon à l'heure décidée.

Enfin, contenue dans le bouleversement du rapport au corps et à la vie, il y a la question plus complexe, plus ambiguë, de l'identité transformée par le cœur d'autrui. Le rapport de soi à soi doit se recomposer autour du cœur d'un autre. Et quel est cet autre? La question de l'identité du donneur, tenue sous secret médical, cristallise les angoisses, les rejets, et parfois les fantasmes : sur fond de tango, un homme dit avoir la conviction d'avoir reçu un cœur de femme noire, un cœur de chanteuse de gospel ; une femme pleine de rage rentrée raconte son impression d'être constamment habitée. La plupart expriment l'envie de remercier la famille du donneur, sans doute pour apaiser une idée fixe, celle de profiter de la mort de quelqu'un. Et c'est là ce qui fait la dimension tragique du don d'organes: un don anonyme, amené par hélicoptère dans une boîte réfrigérée, un don qui ne peut appeler de contre-don et qui reste comme une énigme, en suspens. Tout recevoir et ne rien pouvoir donner en échange. «Je suis ouvert fermé» dit Jean Luc Nancy dans L'intrus, où il raconte sa propre expérience de greffe. Ce que sonde le film de Jaqueline Veuve, ce n'est pas une opération ni une post-opération, mais bien une entrouverture. 

Sarah Troche 


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Revue de Presse


EMMANUEL CUÉNOD, Tribune de Genève, 12 mai 2005

Jacqueline Veuve se promène de cœurs meurtris en cœurs aimés

La cineaste romande revient avec «La Nebuleuse du cœur».


Difficile de l'imaginer malade. Trahie, comme on le voit pourtant à l'écran, par un cœur qui oublie soudain de battre. Image impossible: Jacqueline Veuve, la vitalité faite femme, le thorax un pacemaker. Elle, la cinéaste romande aux bientôt soixante films. Elle, qui nous faisait dire que le lapin Duracell avait troqué son tambour contre une caméra.

Rassurons-nous, cependant: Jacqueline Veuve va bien. En témoigne le film qu'elle a fabriqué, non sans une certaine ironie, à partir de sa propre expérience de «malade». Un film, vraiment? Oui, et non. Une balade filmique plutôt qui suivrait un chemin étrange, fait de pensée, de rapprochements, de détours, de retours, le tout en partant d'un même mot, ce «cœur» si difficile à dompter.

L'ADN du petit Louis

Le titre donne le ton. «La nébuleuse du cœur», voilà qui fait émerger l'idée d'un ensemble secret, de ramifications invisibles, de flou intelligent La nébuleuse de madame Veuve ira ainsi du cœur de Louis XVII, qu'elle filme amputé par des spécialistes en acide désoxyribonucléique (on dirait un rat crevé sous une cloche à fromage), au cœur qui se mange, en passant par celui qui nous fait souffrir d'amour et cet autre, sacré, que des bonnes sœurs sortent d'un carton. Le regard est tantôt morbide, tantôt amusé, tantôt ému. Des témoignages de transplantés achèvent l'entreprise: comment vivre – et donc éprouver – avec le cœur d'un autre?

Question centrale d'une œuvre qui ne s'embarrasse pas de périphrases pour dire notre part de chair Chez Jacqueline Veuve, l'homme est tissus, foie, poumons, reins, yeux et cœur. On peut emporter ses organes dans la tombe ou les offrir à ceux qui en auraient besoin. Histoire terrible: en mourant, un gamin a sauvé six vies et rendu la vue à un aveugle. Le père de l'enfant raconte, face caméra, les raisons qui l'ont amené à accepter ce don d'existence(s). Le talent et l'empathie de la réalisatrice lui permettent d'éviter le voyeurisme (Delarue, ce cochon, tendant le mouchoir à ses victimes) tout en rendant compte de l'extraordinaire beauté du geste. Elle-même, en toute fin de métrage, après avoir dit ses peurs et ses doutes, reprendra à son compte les mots d'un anonyme. «Explorez chaque recoin de mon cerveau, prenez toutes mes cellules, faites-les pousser et se multiplier (...) Si vous devez enterrer quelque chose, que ce soient mes fautes et mes faiblesses ... » Un acte de foi? Oui, mais aussi et surtout un magnifique élan du cœur.


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THIERRY JOBIN, Le Temps, 20 avril 2005

Jacqueline Veuve baguenaude sur «La Nébuleuse du cœur»

En vie grâce à un pacemaker posé en 2001, la cinéaste conjugue son nouveau film à la première personne. Avec une humeur palpitante


Elle a d'abord mis ça sur le compte de sa sensibilité d'artiste: en 2001, son palpitant, qui pulse sans faillir depuis septante ans, s'emballe. Entre chamades et arrêts intempestifs, des malaises la mènent à l'évidence: elle doit laisser la médecine se mêler de ses affaires de cœur. Les tests révèlent alors que la pompe s'interrompt parfois jusqu'à 12 secondes d'affilée. Le pacemaker est inévitable.

Cette expérience traumatisante aurait pu entamer l'exubérance de Jacqueline Veuve. Mais il suffit de découvrir La Nébuleuse du cœur pour comprendre qu'une aussi belle nature ne se laisse pas abattre si facilement, fût-elle désormais alimentée par une pile. Comme Nanni Moretti lorsqu'il mit sa santé à plat dans journal intime (Caro Diaro, 1994), la cinéaste signe peut-être son film le plus personnel. Personnel par le caractère, tellement sien dans la vie: balade sautillante sur toutes les déclinaisons du cœur, point A de l'Amour, curiosité médicale, trésor de greffés, objet de culte (le Sacré-Cœur) ou viande de gourmets. Et personnel aussi par le bilan qu'elle en tire: «Voici mon testament», récite-t-elle avant le générique de fin.

Comme dans les récents Delphine Seyrig ou Jour de Marché, Jacqueline Veuve enracine d'emblée son propos dans une certaine nostalgie. Mais ce serait mal la connaître que de l'imaginer gnangnan, rabâchant sans fin, avec son accent veveysan et sa voix aiguë, la beauté d'hier et la morosité d'aujourd'hui. Car son vrai pacemaker et depuis toujours, c'est sa curiosité candide. A l'image de l'anecdote d'ouverture: Jacqueline Veuve raconte que, dans son enfance, elle était persuadée qu'un petit bonhomme, un sonneur de cloches, tirait sur une corde pour actionner son cœur. L'idée qu'il puisse se fatiguer et s'endormir l'angoissait au plus haut point.

C'est le même mode enfantin qui lui permet de tisser tous les états du cœur. Si la dernière partie se consacre plus longuement à cinq transplantés hauts en couleur, la première heure réjouit par son jeu de coq à l'âne. Ainsi Jacqueline Veuve dérive-t-elle du cœur gardé sous cloche du malheureux petit Louis XVII à la recette du cœur de bœuf que lui enseigne Dominique de Rivaz, complice réalisatrice.

« Voici mon testament ... », récite-t-elle finalement avant d'énumérer la destination de chacun de ses organes après sa mort. Après 1 h40 de baguenaude palpitante, Jacqueline Veuve distribue d'avance ses reins, son cœur, son cerveau et même, pour que la terre éclose de «fleurs magnifiques», ses cendres. Par-delà sa défense du don d'organes et ses apartés médicaux, le film fait envier celui que Jacqueline Veuve appelle de ses vœux pour ses yeux, «un homme qui n'a jamais regardé le soleil se lever, n'a jamais pu voir le sourire d'un enfant ou l'amour dans les yeux d'une femme»: l'heureux transplanté aura, comme elle, le regard plus rieur que quiconque.


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Jean-Louis Kuffer, 24 heures, mercredi 20 avril 2005

Poème et reportage sur le «palpitant», le dernier film de Jacqueline Veuve sort aujourd'hui. Premier aperçu.

Voyage au cœur de l'humain


Le titre du nouveau film de Jacqueline Veuve, La nébuleuse du cœur, ne pouvait être mieux choisi: c'est en effet entre les deux infinis de la grandeur cosmique et du plus intérieur de l'être humain qu'il nous fait voyager.

Le seul mot de cœur est riche de multiples significations, qu'il désigne l'organe fameux ou le siège présumé des émotions, une qualité morale ou n'importe quel lieu central désigné au propre ou au figuré. Mais c'est du cœur de chair, de ce miraculeux «palpitant» qui nous retient en vie et dont les moindres défaillances nous inquiètent, que Jacqueline Veuve, elle-même atteinte récemment, est partie pour raconter une suite d'histoires, tantôt poignantes et tantôt cocasses, dont l'ensemble nous parle à la fois de la fragilité et de la splendeur de la vie.

C'est par exemple l'histoire de ce petit garçon touché à la tête, dans la voiture de son père fuyant des braqueurs sur une route italienne, dont le cœur a continué de vivre dans un autre corps; et le thème de la transplantation est d'ailleurs un leitmotiv du film, avec toutes ses composantes psychologiques ou simplement médicales, qui nous font découvrir tel patient (quelque peu impatient) ingérant ses 43 médicaments quotidiens ou tel jovial dîner des transplantés...

Du cœur disséqué en fines lamelles par telle pathologiste sans états d'âme, au cœur du petit Louis XVII retrouvé après moult péripéties, en passant par les coussins d'amour brodés de jolis cœurs par les marins au long cours, les effigies du culte du Sacré-Cœur ou le cœur de motard vrombissant refusé par une candidate à la transplantation, les déclinaisons du mot et de la chose voient se déployer une étonnante galerie de portraits et se succéder les témoignages, liés les uns aux autres par l'interrogation à la fois très physique et «métaphysique» de la réalisatrice.

Si La Nébuleuse du cœur intéresse, au premier chef, par sa façon de documenter le thème du don d'organes et de la transplantation, le film émerveille aussi par le constant contrepoint de l'image et du dialogue ou du commentaire, de l'information et de l'évocation poétique. Une petite fille y apparaît en introduction, accueillant une histoire remontée des souvenirs personnels de Jacqueline Veuve, qui achève son ouvrage dans un magique palais de neige et de glace, avec l'énoncé d'un testament anonyme tout entier voué au don d'organes. Magnifique par ses images, ce film généreux, aux allures de «journal» personnel, débonnaire et grave à la fois, devrait toucher chacun... au cœur.


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Antoine Duplan, L'hebdo, 28 avril 2005

Jacqueline Veuve, l'intelligence du cœur

Un accident cardiaque inspire à la cinéaste vaudoise une promenade avec l'amour de la vie et la peur de la mort. 

Quand elle avait 7 ans, Jacqueline Veuve a été très effrayée par l'histoire que sa cousine lui a racontée: on a tous dans le cœur un petit bonhomme, comme un sonneur de cloches, qui a pour charge de le faire battre. Le jour où, trop fatigué, ce lutin arrêtera de tirer la corde, alors on mourra. La Nébuleuse du Cœur recrée d'emblée cette scène d'autrefois, dans un décor pastoral, avec petite fille blonde, chapelle en tavillons et carillon pascal.

Il est loin le vert jardin de l'enfance. Le petit sonneur de Jacqueline n'a pas ménagé sa peine avant de montrer de premiers signes de fatigue. Tandis qu'elle travaille sur le montage de jour de Marché (2002), la cinéaste a des malaises cardiaques qui nécessitent la pose d'un pacemaker. Aujourd'hui, elle va bien, «merci, mais psychologiquement je ne suis pas habituée à l'idée d'avoir ces câbles dans le cœur. Ils sont gros. On ne vous les montre pas quand on vous montre le pacemaker. Moi, je pensais, peut-être naïvement, que c'était comme le téléphone sans fil. On pose cette petite pièce et le cœur recommence à battre.» 


CŒUR FARCI  Cette défaillance cardiaque inspire à Jacqueline Veuve le plus métaphysique de ses films. «Avant d'avoir ce problème, je pensais être immortelle. Ensuite, je me suis rendu compte que ma vie était une peau de chagrin, qu'il ne me restait plus beaucoup d'années. Ça a été un choc.»

Cette douloureuse lucidité l'incite à plonger dans le thème du cœur. Elle décide rapidement de ne pas faire de film médical («Il y en a assez. C'est du domaine de Temps Présent»), mais d'aller au-delà de la chirurgie, du côté de l'émotion, «parce que c'est quelque chose que je sais assez bien faire».

Concernant quelque six milliards de personnes, le sujet s'avère immensément vaste. Observant que le mot «cœur» est omniprésent dans le langage courant, la cinéaste laisse son inspiration vagabonder au hasard des lectures, des rencontres. Elle filme une forme de cœur toute ligneuse dans un vieux tronc. Et le cœur desséché du petit Louis XVII. Et le culte du Sacré-Cœur. Et le Musée du Cœur de Bruxelles...

Elle va chez le boucher. Il lui présente des cœurs de porc, de bœuf, de poulet, de caille, viandes sanglantes affalées sur l'étai qui nous renvoient brutalement à notre condition animale. Mais la vie ni l'humour ne perdent leurs droits. Voici la cinéaste Dominique De Rivaz (Mein Name ist Bach) qui s'invite dans la cuisine de Jacqueline pour lui poêler un cœur de porc en s'exclamant: «Donne-moi du beurre plutôt que de raconter des horreurs.»

Pour la première fois, hormis un reflet lointain dans La Mort du Grand-Père et une voix off dans Le Salaire de l'Artiste, Jacqueline Veuve apparaît à l'écran. Elle a dû se faire violence: «C'est difficile de se voir vieillir. J'ai été un peu choquée de me voir voûtée, et avec cet accent vaudois. Mais bon, j'ai surmonté ce blocage.»

Dans les couloirs sinistres du CHUV, Jacqueline, tout d'orange vêtue, rencontre un clown qui lui parle de son travail auprès des enfants malades. Ailleurs, elle joue les vieilles dames indignes, arrachant une page de magazine dans la salle d'attente du cardiologue ou un géranium devant la vitrine du boucher. Elle se marre. «Oui, je pense être une vieille dame indigne.» Le géranium, c'est la réminiscence d'un souvenir qui lui fait encore chaud au cœur: pour lui remonter le moral après un échec professionnel, ses enfants lui avaient acheté une plaque de chocolat à laquelle ils avaient joint un géranium et un message d'amour avec un cœur ... Digressions savoureuses et connotations secrètes donnent au film son supplément d'âme.


À CŒUR PERDU  Tandis que La Nébuleuse se développe, les incursions dans les domaines du sacré et du symbolique s'estompent pour céder place à des témoignages, souvent poignants, de transplantés cardiaques.

Si Jacqueline Veuve n'a tourné que deux fictions, Parti sans laisser d'adresse et L'Évanouie, c'est parce que « l'ego des cinéastes et de l'équipe technique est déjà assez fort pour ne pas avoir en face l'ego des comédiens qui sont dans leur petit monde. Je préfère les gens.» Devant sa caméra, les bouchers deviennent poètes et les quincailliers philosophes. C'est en observant ses tantes, des femmes très simples, pour La Mort du Grand-Père (1978) qu'elle s'est rendu compte qu' «on donnait toujours la parole aux mêmes». Elle discute abondamment avec des petites gens qui deviennent des héros, enregistre leurs propos, les retranscrit, laisse décanter cette matière, la réorganise et demande à ses interlocuteurs de redire ce qu'ils ont dit afin de cerner au plus près leur vérité.

Cette technique s'interdisant le viol et la trahison dévoile des chatoiements d'humanité. En l'occurrence, elle révèle le malaise des transplantés qui trimballent en leur sein un corps étranger. Ils sont obsédés par la «pièce absente du puzzle», à savoir l'identité du donneur. Ils souffrent de leur pharmacodépendance. Ils trouvent les mots les plus simples pour exprimer les mystères de la vie et de l'amour. «Je préfère le vin d'ici que l'au-delà», sourit le danseur de tango. «Y a pas à dire, dans la vie, quand on aime et qu'on est aimé, ça aide», raconte un autre miraculé pour qui la transplantation est un mot qui a claqué «comme un coup de fusil dans la nuit»...

La trajectoire de Jacqueline Veuve va de l'ethnologue Jean Rouch, dont elle a été la collaboratrice, à son cœur, de l'Afrique mystérieuse à l'intimité biologique. Par cercles concentriques, le territoire se rétrécit. La cinéaste originaire de Payerne a importé l'ethnologie près de chez elle, nous obligeant à regarder des réalités si proches qu'on ne les voyait plus. Elle filme les arts et les métiers d'autrefois, les rituels des primates en gris-vert de l'armée suisse (L'Homme des Casernes), les chants des anges au visage sévère de l'Armée du Salut (Oh! Quel beau jour), les vignerons de Lavaux, le travail de son fils, le peintre Laurent Veuve, le marché de Vevey, et enfin son péricarde. Cette spirale qui va vers l'intérieur est-elle caractéristique du grand voyage de la vie? «Oui, je pense que c'est le mouvement de toute existence», pense Jacqueline Veuve.


AU CŒUR DE LA VIE  La dernière scène de La Nébuleuse nous emmène au cœur d'un palais de glace. Dans le givre, des bougies rouges dessinent un cœur identique à celui que les amoureux gravent sur l'écorce des arbres. Des enfants courent à travers ce labyrinthe hivernal beau comme le temps arrêté. En voix off, Jaqueline Veuve, 75 ans, évoque le cycle éternel de la vie et de la mort, le don d'organes, la vie éternelle. Cette homélie inspirée sonne comme un au revoir. La Nébuleuse du Cœur, son soixantième film depuis Le Panier à Viande en 1966, a un petit air de testament. «Ah non! C'est un faux testament», sourit la cinéaste. Elle sort cet automne son nouveau film, La petite dame du Capitole, un documentaire consacré à l'inépuisable gérante de l'un des derniers cinémas indépendants de Lausanne. Une autre femme de tête. Et de cœur...


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JEAN-LOUIS KUFFER, 24 heures, 23-24 avril 2005 

L'atout cœur de Jacqueline Veuve

Le dernier film de la réalisatrice vaudoise, La nébuleuse du cœur, nous confronte aux questions de la maladie et de la mort, du don d'organes et de la transmission des valeurs.

Le sourire candide de Nicolas Green, jeune garçon au visage fleuri de taches de rousseur victime d'un flingueur anonyme sur une autostrade italienne du sud de Naples, éclaire l'une des séquences les plus émouvantes du dernier film de Jacqueline Veuve, à laquelle le père du gosse dit sa satisfaction d'avoir pu donner les organes vitaux de son enfant, avec le seul regret de ne pouvoir transplanter ses taches de rousseur... Or ce mélange subtil d'un trait purement physique, lié à notre corps de chair, et de ce qui constitue l'unicité ou l'âme d'une personne se retrouve tout au long de La nébuleuse du cœur, qui tient à la fois de l'enquête et du poème, du Journal personnel et du livre d'images visant l'évocation plus que l'explication.

Jacqueline Veuve, ce film a-t-il dans votre œuvre une place particulière?

C'est sûrement, avec La mon du grand-père, l'un de mes filins les plus personnels. Au départ, ayant été frappée par ce drame, je voulais faire un film sur le petit Nicolas Green, puis j'ai découvert qu'il existait déjà une fiction et deux documentaires sur le sujet. Un autre déclencheur du projet est lié aux problèmes de cœur que j'ai eus moi-même, qui ont nécessité plus tard l'installation d'un pacemaker. Quand j'ai eu mes premiers malaises, pendant que je montais Jour de marché, j'ai eu véritablement l'impression de mourir. C'est là que j'ai réalise que je n'étais pas immortelle. De fil en aiguille, j'ai commencé à m'intéresser au thème du cœur, à la fois sous l'aspect physique et psychique. En me documentant, j'ai constaté qu'il y avait déjà une quantité de films médicaux sur le sujet et qu'il était donc inutile d'en rajouter un de plus. J'ai donc résolu de m'en tenir à ce qui me touchait personnellement.

Ce n'est pas pour autant un film nombriliste: vous y évoquez de nombreuses rencontres...

C'est vrai que c'est un film de rencontres, et c'est ce que je vis: je trouve qu'il y a de belles rencontres dans la vie. C'est pourquoi, d'ailleurs, je me sens particulièrement à l'aise dans le documentaire, en travaillant avec des gens ordinaires, tellement moins préoccupés par leur ego que les acteurs ...

Qu'avez-vous appris en tournant ce film?

Ce qui m'a frappée, en approchant des gens qui ont passé très près de la mort et qui vivent souvent encore en état de fragilité physique ou psychologique, c'est de voir combien ils étaient mûris, et ce travail m'a fait avancer moi aussi, je crois. Ce que j'ai découvert, aussi, c'est l'implication psychologique parfois très lourde découlant d'une transplantation, relevant du traumatisme. C'est par exemple le cas de ce monsieur que hante le désir de connaître, avant sa mort, l'identité de celui dont il porte le cœur. Les problèmes cardiaques suscitent déjà plus d'angoisses que d'autres maladies très graves, mais on ne se rend pas compte de la détresse vécue par les transplantés. Un jeune cardiologue m'a d'ailleurs dit, après la première de mon film, le choc qu'il a éprouvé en découvrant ces témoignages. Même si les cardiologues semblent plus sensibles à ces aspects que d'autres médecins, je crois qu'on n'en fait pas du tout assez du point de vue du suivi psychologique. Un psychanalyste me disait qu'il recommande à ses patients de parler à leur cœur, ce qui ne semble guère préoccuper les techniciens de la médecine...

Tout ce qui touche au cœur a l'air de susciter, chez vos interlocuteurs, une sorte de respect «sacré»...

C'est vrai, en tout cas dans notre culture, alors que les Japonais considèrent plutôt le foie comme l'organe sacré. Quant au cœur, le fait qu'il batte, et que la vie soit suspendue à ce battement, est sans doute décisif. Le langage courant est saturé d'expressions liées au cœur, et je ne vais pas vous faire un cours sur les implications morales ou religieuses du thème.

J'en avais bien conscience par mes études d'ethnologie, et je suis retombée sur le thème du don que traite Marcel Mauss, ou sur les conceptions de Jung, mais je ne voulais pas surcharger le film de références intellectuelles. Je m'en suis tenue a ce qui pouvait étoffer une imagerie vivante, de l'origine du culte du Sacré-Cœur, à Paray-le-Monial, au Musée du cœur de Bruxelles, ou du cœur sèché de Louis XVII à... mon pacemaker, dont je ressens, surtout psychologiquement à vrai dire, l'entrelacs de fils de fer. Enfin, et malgré mes recherches assez poussées, je ne suis hélas pas parvenue à fixer le moment ni lieu où s'est formé le motif symbolique du cœur, tel qu'il est stylisé au canif par les amoureux, dans la chair vive de l'arbre...

Quel écho l'expression de «crève-cœur» suscite-t-elle chez vous?

Le souvenir très pénible de toutes les couleuvres que j'ai avalées, dans ma carrière, du fait que je n'étais qu'une femme. C'est ainsi que, dans mes débuts, je me suis fait «jeter» d'un tournage, avant de rentrer chez moi en pleurs, où mes enfants, pour me consoler, m'ont offert un géranium piqué chez le voisin et un papier sur lequel ils avaient dessiné un cœur... Le fait d'être une femme m'a valu d'être «recalée» à maintes reprises dans mon travail, où il me semblait devoir en faire dix fois plus qu'un homme pour être un tant soit peu considérée. On me dit souvent que j'ai contribué à faire bouger les choses, mais aujourd'hui encore les cinéastes femmes sont assez rares dans ce pays.

Qu'est-ce qui, d'une manière plus générale, dans le monde qui nous entoure, vous fait «mal au cœur»?

L'injustice, évidemment, et la misère. Ayant pas mal voyagé, j'ai été en contact avec la grande pauvreté et la faim, en Afrique notamment, où ce qui fait le plus mal au cœur est le sentiment que, si vous aidez un enfant, mille autres continuent à souffrir, et cela va s'aggravant: le fossé ne cesse de se creuser entre pauvres et riches.

Vous n'êtes pas, pour autant, une artiste «engagée»...

Pas au sens politique, c'est vrai. Mais j'ai retenu, de ma fréquentation de Jean Rouch, que j'ai rencontré au Musée de l'Homme et avec lequel j'ai travaillé, cette devise qu'il avait de «montrer et pas démontrer». En lisant Margaret Mead, dans mes jeunes années, j'ai été sensible aussi à ce qu'elle disait sur la nécessité pour une femme de se battre sur son propre terrain, sans empiéter sur celui de l'homme. J'ai moi-même passé pour féministe, et j'ai fait deux films qui l'attestent, mais je me fonde plus sur une approche de la réalité marquée par ma sensibilité féminine que sur des théories ou des slogans...

Qu'est-ce qui, enfin, vous met du «baume au cœur»?

C'est d'entendre, ce matin, le chant du coucou, de surprendre le passage furtif d'un renard ou de voir reverdir la nature. Et puis cela me met du baume au cœur, aussi, de voir que ce que j'essaie de transmettre par mes films, à savoir la mémoire d'une certaine humanité et d'un certain pays, les valeurs dont j'ai moi-même hérité, le respect des autres et le goût de la belle ouvrage, est reçu et apprécié.


Christine Iselin-Kobler («Cœur et circulation» 3/2006)

Pas de pause pour le petit carillonneur

Jacqueline Veuve s' connaît en affaires de cœur Elle a vu des cœurs de saintes Y et de vierges, des cœurs de cire, de sucre ou d'or Son propre cœur est sous le contrôle d'un stimulateur cardiaque. Tout au fond d'elle même, elle s'imagine aujourd'hui encore une sorte de petit bonhomme qui ne manque pas un jour de travail – qui s'active sans relâche jusqu'au jour où... il n'en pourra plus.

"Comment cela marche-t-il?" Deux petites filles dans un jardin de Suisse romande ont mis la main sur leur cœur, et elles sentent bien qu'il y a là-dedans quelque chose de vivant. "Un tout petit bonhomme est à l'ouvrage", conclut finalement la plus vieille des deux, "on dirait un sonneur de cloches, qui tire encore et encore sur sa corde; et quand il n'a plus envie, il s'arrête. Et on meurt."
La petite Jacqueline, c'est vrai, ne sait pas très bien comment le petit bonhomme respire ou se nourrit dans sa poitrine. Mais elle fait sienne l'explication de sa cousine.

Quand le cœur bat trop lentement

La réalisatrice Jacqueline Veuve fait partie aujourd'hui des 16000 personnes en Suisse qui vivent avec un stimulateur cardiaque (ou pacemaker). Les premiers appareils ont été implantés en 1958. Depuis, la technique s'est largement développée, de sorte que le stimulateur cardiaque est parmi les appareils médicaux les plus fiables. On l'installe lorsque le système de conduction des impulsions électriques du cœur est perturbé, par exemple en raison d'un infarctus du myocarde mais le plus souvent à cause du processus de vieillissement. De tels troubles de la conduction électrique se signalent par un ralentissement ou une absence croissante de battements cardiaques. On les regroupe sous le terme de bradycardie (ou rythme cardiaque ralenti).

Le stimulateur artificiel est réalisé dans un boîtier en titane, un métal particulièrement bien supporté par l'organisme. Dans le boîtier, à proximité de la clavicule, sont logées la batterie et l'électronique. Cette dernière surveille les impulsions électriques que le cœur produit lui-même. Qu'un battement manque à l'appel et la batterie va fournir une brève impulsion électrique, transmise au muscle cardiaque par une sonde, qui amènera le cœur à repartir. La stimulation ne se met en route qu'au moment où le rythme propre du cœur tombe en dessous de la fréquence de base programmée.

Des secondes entières sans un battement cardiaque

Des décennies plus tard, en Suisse romande, Jacqueline Veuve est devenue depuis longtemps une réalisatrice bien connue de films documentaires, quand brusquement elle se remémore cette scène surgie de son enfance. Au moment précis où son propre cœur s'est arrêté pendant des secondes. Le petit sonneur de cloches de septante ans serait-il fatigué?
"La première fois que mon cœur s'est arrêté, j'ai eu le sentiment horrible que j'allais mourir", se rappelle-t-elle. "Je ne m'attendais pas du tout à subir un tel trouble du rythme."
Pourtant, elle ne va pas se précipiter chez le médecin. "On se croit inaltérable", poursuit-elle, "qu'il n'y a que les autres à qui cela arrive."
Mais son cœur continue à s'arrêter de temps en temps. Une première investigation se veut rassurante: "De telles irrégularités sont fréquentes et ne sont la plupart du temps pas dangereuses." Mais Jacqueline Veuve vit des situations d'une oppressante angoisse. Elle ne veut pas s'accommoder de cette réponse.

Un autre cardiologue analyse alors son rythme cardiaque au moyen d'un électrocardiogramme enregistré pendant plusieurs jours. Il révèle, à son étonnement, des interruptions de ses pulsations jusqu'à 12 secondes d'affilée. "Vous n'avez pas le choix", proclame son rapport au bout d'une semaine. "Imaginez que cela vous arrive dans la rue!"

Jacqueline Veuve a besoin d'un stimulateur cardiaque.

La crainte devant l'inconnu

Cela fait maintenant 6 ans. Aujourd'hui, la dynamique réalisatrice a donné rendez-vous à la Fondation Suisse de Cardiologie pour un entretien, en revenant du Festival suisse de film et vidéo à Spiez et Thoune où son film, "La nébuleuse du cœur"* (Ring des Herzens), a été montré. Comparé à ses autres oeuvres – dont de nombreux portraits de gens simples – ce film qui parle de son cœur, parmi beaucoup d'autres, n'attire pas les foules. "Comme si les gens craignaient ce regard tourné vers l'intérieur", explique Jacqueline Veuve.

Elle comprend cette réaction. "Quand j'ai vu, en 1964 lors de l'Expo, pour la première fois un cœur qui battait, je n'ai, moi aussi, pas trouvé cela beau. Seulement impressionnant."
Pour-tant, depuis qu'on lui a installé un petit boîtier à proximité de sa clavicule droite – le stimulateur cardiaque elle a dû surmonter ses appréhensions. Cela ne fut pas facile: "J'ai mis des semaines pour me faire à l'idée que j'allais devoir vivre avec une boîte métallique en moi, directement reliée à mon cœur à l'aide de deux sondes", raconte-t-elle. "Mais maintenant, c'est bon. Il ne se produit plus aucun raté, ces insupportables instants de peur sont passés. Il ne me reste plus que la crainte de les voir revenir, qui ne m'a pas quittée."

C'est durant cette période, où elle devait s'habituer à la présence d'un corps étranger en elle, que lui est venue peu à peu l'idée de se lancer dans un film sur le cœur. Elle est allée trouver des médecins, des religieuses, des collectionneurs. Elle a appris à voir le cœur comme un objet de culte religieux, elle s'est étonnée de trouver des cœurs en chocolat, en cire, en sucre, des cœurs sur des tee-shirts, des cœurs en forme de lampes, de boîtes, de bijoux, de coussins. Elle s'est émerveillée, aux ultrasons, du cœur qui bat si vite de l'enfant qui va naître. Elle a questionné un chirurgien qui transplante des cœurs, écouté des personnes qui avaient été greffées. Elle a aussi parlé avec un boucher. "Tenez, voici votre cœur", lui a-t-il dit en lui tendant un paquet par-dessus le comptoir.

Aimer et souffrir

Une amie s'est chargée de faire cuire le cœur de bœuf pour le faire goûter à Jacqueline. "Rien de particulier", a-t-elle diagnostiqué. Sait-elle enfin, après toutes ces réponses, où se trouve le siège des sentiments? "Dans le cœur, bien sûr! Il cogne fort quand un examen nous attend. Ou quand on est amoureux." Elle désamorce d'un rire l'audacieuse déclaration. Bien sûr, elle a aussi posé cette même question à une anatomo-pathologiste qui examinait le cœur d'un cadavre. "Pendant votre travail, pensez-vous que ce cœur a aimé ou souffert?" – "Non", a assuré la spécialiste, "je me contente d'examiner un organe."

Un organe, dont Jacqueline Veuve elle-même a cependant constaté combien il règne, directement, sur la vie et sur la joie de vivre. Sa santé a pris du coup une nouvelle dimension. "Je sais combien il est coûteux d'explorer le cœur et son fonctionnement", dit-elle. "Mais quand vous avez, vous-même, brusquement besoin d'une aide médicale, vous voyez les coûts d'un autre oeil. Car vous n'espérez plus qu'une chose: que cette aide soit possible."

Jacqueline Veuve a encore beaucoup de projets. Pour le moment, elle prépare un nouveau film. Et elle voudrait voyager longtemps encore avec son mari, travailler au jardin, voir grandir ensemble ses quatre petits-enfants.

Elle a évoqué son grand besoin d'activité lors de son escale à Berne, après notre entretien, en allant prendre le train du retour vers sa maison et la Suisse romande: avec cette rassurante certitude que le stimulateur cardiaque aide le petit carillonneur à bien suivre le rythme dans sa poitrine. Jour et nuit, sans relâche.

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