À propos de »Jour de marché«

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Tournage à Vevey, mars 2002. Photo: Jean-Paul Maeder

(D.g.a.dr.) Florian Burion, Eric Stitzel, Hugues Ryffel, Jacqueline Veuve, Luc Yersin.


Extrait du dialogue

Hermann Bühlmann: «Ça m'embête le marché, ça m'embête. Les femmes vont boire le café et puis c'est moi qui dois faire le marché. Elles sont toujours au bistrot, ma femme et compagnie. C'est embêtant quand il faut attendre les clients. Des fois faut attendre longtemps pi tout d'un coup. y en a un tas qui sont en même temps pi après y a plus personne.»

Marianne Bühlmann: «Il faut reconnaître que les grandes surfaces nous scient, ils cassent les prix. Ils font des actions pi nous ben on fait avec ce qu'il reste. Il est arrivé un moment où on na plus eu les forces nécessaires pour faire toutes les cultures alors nous avons vendu pour un locatif et puis ces messieurs voulaient acheter toute la parcelle. Alors nous avons refusé parce que leur intention était de nous mettre en punition au sommet de leur maison, de rester à regarder passer les trains et les voitures, sans activité, c'est mortel pour des gens qui ont travaillé la terre toute leur vie.» 


TRIBUNE DE GENÈVE - vendredi, 15 novembre 2002

Un "Jour de marché" ouvert au monde

Pascal Gavillet

Qu'elle filme des paysans en Gruyère en train de faire du fromage, les vicissitudes quotidiennes de l'Armée du Salut, les vignerons ou la pérennité du marché aux fleurs, fruits, viandes, poissons et légumes de Vevey, Jacqueline Veuve est toujours aussi inspirée. Mais son talent de documentariste n'est pas seulement affaire de captation du réel, de moments arrachés au temps ou de témoignages plus ou moins pertinents. Il réside dans un vrai travail d'écriture qui s'exprime une fois de plus à plein dans sa nouvelle réalisation, Jour de marché, dont le titre fait bien sûr indirectement penser au Jour de fête de Tati, qui lui aussi tournait (plus ou moins) autour d'un lieu unique. Dans son film, Jacqueline Veuve se centre en effet sur la place de Vevey où se tient chaque mardi et samedi le marché. Ce qui ne signifie pas que sa caméra y demeure, mais que toutes les séquences se rattachent au lieu central et rassembleur où finissent ici par converger chalands et marchands, soit les héros de ce métrage aussi passionnant que drôle.

Exemple avec le marchand de champignons. Jacqueline Veuve le suit lors de ses cueillettes. Elle le montre encore lorsqu'il présente ses trouvailles à un homme chargé de dire quels sont les bons et les mauvais (champignons).

Puis le filme bien sûr derrière son étal, proposant morilles et chanterelles à différents clients, parmi lesquels certains restaurateurs renommés. Il s'agit bien de cerner le personnage et non de le faire témoigner. Les "acteurs" du film ne servent ainsi jamais de caution, culturelle ou autre, au sujet du récit. Ils en sont les participants au sens premier du terme. Le marché veveysan devient alors une authentique fenêtre sur le monde, qui nous conduit aussi bien en Afrique que dans le passé de la cité, au cœur du Gros-de-Vaud comme dans un avenir flou et peut-être pessimiste pour ce vecteur d'une tradition marchande séculaire et pour l'instant préservée.

La drôlerie du film tient également au fait que Jacqueline Veuve assume la naïveté bon enfant et authentique de ceux qu'elle filme comme de sa propre personne, curieuse de tout, soucieuse du détail, aimant visiblement fouiner et poser son regard sur un monde qu'elle effleure mais ne déflore jamais. A l'instar de L'homme des casernes, Oh! Quel beau jour, Chronique paysanne en Gruyère ou Chronique vigneronne, quelques titres parsemant son abondante filmographie, Jour de marché est un documentaire d'auteur tout ce qu'il y a de plus complet.


Films, Lausanne, N° 10, octobre 2002

Bonne récolte!

"Jour de marché" de Jacqueline Veuve
Jacqueline Veuve poursuit sa passionnante exploration humaine du monde rural. Les images d'Hugues Ryffel, tout en nuances, font bel écho à la perspicacité de la cinéaste.

Par Sandrine Fillipetti

Avant, il y avait le rythme des saisons et le temps des récoltes. L'ère de la productivité à tout prix et des nouvelles lois du marché international bat désormais son plein. Un savoir-faire vole en éclat. Pour les maraîchers du marché campagnard de la petite ville vaudoise de Vevey, il devient de plus en plus difficile de résister aux nouvelles directives de la productivité.
Ceux qui vivent de la seule vente du produit de leur labeur doivent en effet faire face aux réalités d'un métier à haut risque. La société civile, elle, court le danger de perdre une importante part de son patrimoine. Jacqueline Veuve redonne tout son sens au travail de maraîcher et fustige les bons apôtres de la globalisation. En montrant l'envers du décor, elle attire l'attention sur une redéfinition de l'espace rural qui menace, à court terme, de plonger le monde agricole dans une crise sans précédent. 
  

Entretien

Avec "Jour de marché", Jacqueline Veuve tire la sonnette d'alarme sur les rudes conditions d'existence des maraîchers, menacés par le commerce planétaire.

Quelle est la genèse de "Jour de marché"?
J'avais en mémoire un souvenir très fort du film de Lindsav Anderson "Every Day Except Christmas", réalisé en 1957. Issu de la grande lignée des documentaristes à laquelle appartiennent John Grierson, Basil Wright et Robert Flaherty, que je considère, avec Richard Leacock et Jean Rouch, comme mes maîtres, ce documentaire mettait en lumière le véritable patchwork social que représentait le marché de Londres. A l'époque, j'étais encore stagiaire au Musée de l'Homme à Paris, et je me rappelle avoir souhaité pouvoir transmettre les mêmes images, simples et non commentées, sur les gestes des hommes. Le marché campagnard a également fait partie du monde de mon enfance. Tout près de chez moi, il y avait une foire aux bestiaux, un petit marché où les femmes venaient vendre fruits et légumes avec leurs poussettes d'enfants. Le collège dans lequel j'ai fait mes classes secondaires se trouvait juste en face du marché et de l'Abbatiale de Payerne. A la récréation, les paysannes nous donnaient une carotte et une pomme... Par la suite, comme tout le monde, j'ai fréquenté les grandes surfaces. Et depuis maintenant quinze ans, je fréquente le marché de Vevey, qui se trouve à dix minutes de chez moi. L'idée de réaliser un film sur ce marché me trottait dans la tête depuis deux ou trois ans. Je me suis dit qu'il fallait faire vite, parce que beaucoup de petits maraîchers, poissonniers, champignonneurs, etc., disparaissaient, mangés par la concurrence des supermarchés.

De quelle manière avez-vous sélectionné les différents intervenants?
Je les connaissais depuis de nombreuses années. je savais qu'ils étaient susceptibles d'être intéressants et qu'ils avaient des choses à dire. Ils avaient des "gueules", des gestes, des paroles que l'on avait envie de filmer. Après eux, il n'y aura personne pour les remplacer.

Comment avez-vous travaillé?
J'ai mis deux ans à préparer, réaliser et monter le film. je connaissais très bien les différents protagonistes, mais seulement dans le cadre du marché. J'ai donc été les voir travailler chez eux pendant plusieurs semaines, je les ai photographiés et longuement interviewés. Avec l'ensemble de ce matériel, j'ai écrit le scénario. Comme vous le savez, je ne fais pas de reportages, uniquement des documentaires mis en scène en fonction de ce que je sais de mes protagonistes. Je suis très attachée à l'esthétique. Je ne tiens pas à faire absolument une "belle" image, mais un cadre porteur de sens afin de dégager une réelle émotion. Ici, pas de talking heads. Les personnes interviewées évoquent les problèmes que je souhaitais faire ressortir, soit en voix off, soit par le truchement des dialogues qu'elles établissent entre elles.

Dans le commentaire, vous parlez à un moment d'«artisans»...
Ce n'est peut-être pas le mot adéquat pour des maraîchers, mais je n'y trouve pas de meilleur... je veux souligner, comme chez les artisans, leur manière de faire, de parler, qui est spécifique et qui disparaîtra avec eux.

Beaucoup parlent de l'absence de succession et de relève, est-ce l'ébauche d'un véritable scénario catastrophe pour ces petites exploitations traditionnelles?
La plupart des maraîchers n'ont en effet pas de succession, pas de relève. Parler de scénario catastrophe n'est pas un vain mot. Il faut savoir que monsieur Volet, le "chanteur", cultive ses salades sur des terrains avec vue sur le lac qui valent des fortunes pour construire des villas, ce qui l'empêche donc d'agrandir son domaine. Cela signifie que les chances de survie de son exploitation sont très minces, car aujourd'hui, il est impossible de survivre sans s'agrandir. Par ailleurs, les prix des produits chutent. Il donne l'exemple de la pomme Golden, qui valait deux francs le kilo en 1958 et qui vaut toujours le même prix aujourd'hui, alors que les salaires ont quintuplé!

En vous attachant à des thèmes d'une grande universalité, avez-vous voulu réaliser un film pédagogique sur la globalisation?
Je n'aime pas le terme "pédagogique", qui me rapproche du didactique que j'essaie d'éviter. Ceci posé, j'ai effectivement voulu réaliser un film sur des petits artisans qui nous amènent à un problème universel: celui de la globalisation qui tue toutes nos traditions.

Devant l'ampleur de la crise, ce documentaire fait-il office de sonnette d'alarme?
Il devrait faire office de sonnette d'alarme, mais je suis un peu sceptique; on arrive à convaincre que les convaincus... Tout le monde veut bien acheter bio, mais seul un petit pourcentage le fait vraiment, parce que les gens sont habitués à acheter des fraises pratiquement toute l'année, et des légumes hors saison en toute saison... Comment revenir en arrière? Comment être plus responsable vis-à-vis de soi-même et de la société? On peut espérer que le film suscitera des discussions et qu'il parviendra à secouer un peu les consciences.

Quels seront les marchés de l'avenir?
Ils seront essentiellement composés de revendeurs de légumes, de fruits, en provenance du monde entier, ce qui est déjà partiellement le cas. Le marché ressemblera de plus en plus aux grandes surfaces...

Propos recueillis par Sandrine Fillipetti