À propos de «Le salaire de l'artiste»

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Exposition à la Fondation Edelmann, Pully


24 heures, 11 novembre 2000

Comment couper par l'art un cordon ombilical précieux

Peintre, animateur et maintenant cinéaste à son tour, le fils de la grande Jacqueline Veuve vient de réaliser avec elle un film sur leur relation. Il présente aussi une exposition de peintures.

Gilbert Salem

A quoi sert un paillasson? Généralement à s'essuyer les godasses pour ne point maculer de la boue de novembre le tapis en soie de Perse de tante Sylvia. Or, même s'il n'a pas plu en ville, on s'y frotte les semelles par automatisme, par instinct. Ou par intimidation envers la personne qui va nous accueillir. C'est devenu un rite ancestral, tant chez les Occidentaux que chez les Chinois. Les musulmans, eux, font plus fort. Ils se déchaussent, comme s'ils devaient entrer dans une mosquée. Ce n'est pas du tout du goût de tante Sylvia. Laurent Veuve, bientôt quadragénaire, a une considération romantique pour ces nattes et ces claies de paille qui sont négligeables à cause de leur fonction. Il les achète en série aux États-Unis, en Suisse allemande, puis il les peinturlure à sa façon, c'est-à-dire avec goût et humour. Ses bleus sont magnifiques, ses rouges et ses verts sculptent un cadre élémentaire. On y aperçoit même de l'or. Après quoi, il leur conférera une destinée murale à laquelle ces rectangles de barbes rêches ne s'attendaient pas. Ils avaient été fabriqués pour être piétinés, les voilà tableaux.

L'être humain se déteste souvent, comme on sait. Il se foule lui-même telle une carpette sale, il s'enduit de fange, de crottes de chien. Il se morfond, larmoie, devient subitement dépressif, après quoi la vie le rattrape et le relance au plus haut des nuages et des étoiles. Il en retombera étourdi de bonheur, tout épris d'une vie qui recommence. Même différemment.

Laurent Veuve est né en 1961 à Lausanne. Père et mère vivaient déjà, dans un très joli appartement de l'avenue Tissot, modern style. Mais le premier, grand technologue, était souvent absent. La seconde, l'excellente cinéaste romande Jacqueline Veuve, réputée surtout pour des films documentaires, était forcément plus en tournage qu'à la cuisine. Ce fut pour Laurent Veuve une période étrange où des filles au pair faisaient la loi entre le réfrigérateur, le garage, de la trottinette et la boîte à joujoux.

Et puis Laurent a un peu grandi. A 12 ans, il se rend à Boston avec ses parents et y retourne à 20 ans. Il y étudiera: School of the Museum of fine Arts, Medici Society, School of Visual Arts de New York. Un mauvais élève, mais rempli de promesses secrètes. Psychologie à l'Université de Genève, Beaux-Arts à Lausanne, retour à Boston, mariage à New York, deux enfants - des garçons prénommés Liam et Léopold. Un magasin de disques en vinyle qui marche miraculeusement. Au dessus de l'établissement, Laurent Veuve a un atelier, et il peint à la lumière d'Alechinsky, à celle d'un James Ensor qui lui fait aimer la foule humaine, alors que lui déprime. Qu'il se fourvoie en une solitude terrifiante. 

Le revoilà dans son pays natal. Après une étape noire, creusée par la drogue et l'alcool, il réémerge, crée des oeuvres dédiées à sa propre renaissance, des miroirs picturaux, des croix suisses sur des tissus récupérés dans des poubelles de campagne. Laurent et Jacqueline Veuve Il a un côté chiffonnier majestueux, de chineur intellectuel et délicat. Tant son exposition actuelle à la rue de Genève que le film qu'il vient de réaliser avec Jacqueline Veuve, sa mère, démontrent avec force et éclat le rapport particulier qu'il entretient avec lui-même. Après ne s'être point aimé longtemps, et douloureusement, l'homme finit par se redécouvrir. Donc par s'aimer quand même.

Avoir une maman appelée Jacqueline Veuve, qu'à la fois on adore et qui nous écrase, aura été aussi une drôle de gageure. Entre soi et elle, le cordon ombilical est sacré, secret, Aucune envie de le trancher. Et puis cela doit se faire pourtant. Et cela s'est fait, entre Laurent et Jacqueline Veuve, grâce à ce film intitulé Le salaire de l'artiste.

Jacqueline Veuve est retournée à New York pour filmer la vie quotidienne de son fils, à Brooklyn, de 1989 à l'an 2000. Les séances ont été difficiles, cruelles quelquefois: notamment quand y voit le jeune artiste peintre détruire ses tableaux, afin de recommencer à zéro. Afin de plonger dans le chiffre zéro, dans le néant.

Retour en Suisse, c'est-à-dire en une espèce d'hôpital. L'enfant mûrit enfin, se saisit de la caméra . maternelle, avec une sorte admirable de violence. Il se charge de la production du film. Il renverse les rôles. Il devient enfin indépendant, et l'amour de sa mère resplendit de tous ses .feux. Celui qu'il lui voue, lui-même, depuis toujours, se raffermit aussi, par une logique implacable. Il y a beaucoup de grandeur dans ce rituel, même tardif, de filiation.

On pleure, on tremble. On pense aussi à Liam et à Léopold, les deux garçons qui sont aux États-Unis; et que Laurent Veuve se réjouit de retrouver. Ils ont l'accent yankee. Ils ont un cœur européen.


24heures Lundi 20 novembre 2000

Le film du choc mère-fils: Jacqueline et Laurent Veuve

Bertil Galland

Jacqueline Veuve est-elle seulement cette grande dame du cinéma documentaire, tenace et maîtresse d'elle-même, à qui Locarno rend hommage l'été passé, Lausanne en octobre à la Cinémathèque, Paris samedi dernier et Genève la semaine prochaine? Son œuvre de cinquante-cinq films a pris une tournure personnelle en diable avec Le salaire de l'artiste, long métrage qu'elle vient de consacrer au peintre Laurent Veuve, son fils. Sa propre vie s'est emmêlée à ce qu'elle voulait tourner. Ce film s'est renversé sur elle.

Jacqueline Veuve se doute-t-elle qu'elle a signé là, ou cosigné, l'un de ses films les plus forts? Vrai aux limites du supportable, il traite de ce nœud humain qu'on serre, ambigu, ou qu'on croit dénouer, ou qu'on prétend trancher, et qui demeure jusqu'au dernier souffle: la relation de la mère à son enfant.

Jacqueline la Payernoise reçoit en 1991 le Grand Prix vaudois de la création et décide de consacrer la somme reçue à ce film sur Laurent pour lequel il aurait été délicat de requérir des financements extérieurs. Embarrassante célébration d'un proche? En vérité, sur le thème de la filiation, c'est le pendant de l'œuvre qui, en 1978, révéla la cinéaste: le portrait de son grand-père qui fabriquait des pierres fines. Laurent, lui, crée des tableaux.

A 20 ans, quand le jeune homme n'avait pas encore quitté la bulle familiale, il suivit ses parents pour un long séjour à Boston. Il y fréquenta une école d'art et, porté par l'Amérique, où les sentiments s'expriment avec une liberté brutale, en contraste absolu avec la retenue romande, il décida de se battre seul à New York. Il monta son atelier et prit famille à Brooklyn, l'un des quartiers les plus durs.

Il y avait le chic du made in USA, avec un zeste d'arrogance. Il y avait surtout les dons picturaux de Veuve junior qui furent reconnus très ou trop vite. En Suisse, les meilleures galeries, Numaga, Arts et lettres, Wirth à Zurich, firent connaître son tragique obsidional, ses formes arrachées au quotidien, ses envols chromatiques, l'alignement des accoudés dans le long bar fumeux de son quartier. L'enfant gâté s'était jeté à l'eau, ou dans le gouffre. On cria bravo l'artiste.

Fierté de la mère. Elle adopte pour son film une approche au long souffle: la caméra va retrouver le personnage aux étapes successives de sa vie. Mais ce projet flatteur devient angoissant. L'émigré va mal. Il sombre. A Brooklyn il cesse de peindre. Les difficultés matérielles le terrassent. Il dégringole dans le trou d'où montent ses imprécations. Révolte contre l'attention d'une mère qui n'agit qu'en cinéaste, pense le désespéré, et n'a voulu voir dans l'œuvre de son fils qu'un sous-produit de son propre talent.

Que devient le documentaire? Après six ans de tunnel psy-drogue-dèche ressurgit un Laurent Veuve si résolu qu'il a pris le commandement du cameraman. A l'approche de la quarantaine il déclare renaître. Il dit que ce film sera le sien. Revenu en Suisse, exerçant un travail social, rescapé de la dépression secourant maintenant les paumés par l'art, il enduit soudain de pigments onctueux ses doigts et ses orteils et, sur des toiles rondes, il danse superbement.

A l'écran, Le salaire de l'artiste rebondit en couleurs neuves et jetées, mais Laurent piège Jacqueline. Il l'agresse. Par sa peinture physique il lui assène son ancien état de fœtus et sa propre mise au monde. Rebirth! A sa mère interloquée le fils, sur ses tableaux, s'affiche né d'elle et rené contre elle - mais avec elle dans ce film où J.V. et L.V. se sont rendus indissociables, blessés, secoués, incrédules devant la réussite de l'ouvrage commun. 

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