À propos de «Delphine Seyrig, portrait d'une comète»

   

 retour 

Index

Photo de tournage: Georges Wilson


Interview avec J.V. à La Rochelle

Pourquoi avez-vous réalisé ce film sur Delphine Seyrig?

C était une amie de longue date. Nous avions la même éthique protestante, la même rigueur et le même humour, ça nous a rapproché. Je l'ai bien connue et quand elle est morte, j'ai été très choquée par la chape de silence qui a régné autour de son absence. J'ai donc voulu lui rendre hommage par admiration. J'ai fait ce film dix ans après sa mort. J'ai beaucoup attendu et me suis posée beaucoup de questions, Finalement, je me suis décidée à le faire en 1999, j'ai fait beaucoup de recherches d'archives, j'ai rencontré beaucoup de gens qui la connaissaient. Je voulais montrer sa démarche du début à ta fin, avec des moments drôles et d'autres un peu plus graves.

Que pensez-vous du choix des films de / et avec Delphine Seyrig sélectionnés au Festival?

Je trouve d'abord l'idée formidable. Le choix est tout à fait cohérent. Pour mon film, je n'ai pas réussi à récupérer d'images d'archives de certains films sélectionnés, notamment celui d'Akerman.

Depuis sa mort, il n'y a eu qu'un seul hommage à la Cinémathèque. Il faut dire qu'elle n'aimait pas beaucoup les journalistes, et l'idée qu'on marche sur ses plates?bandes familiales lui était insupportable.

Elle s'était fait pas mal d'ennemis dans la presse et je pense que cela explique en partie ce silence. Puis elle est devenue une féministe pure et dure, et n'était pas tendre avec certains hommes journalistes.

Avez-vous pu réaliser vous-même des entretiens d'elle avant sa mort ?

Non, j'étais souvent en contact avec elle mais je n'avais pas forcément pensé à le faire.

J'ai récupéré beaucoup d'interviews à la télévision suisse et française, j'ai pu remonter te fil du temps, de ses débuts à la fin de sa carrière.

Comment définiriez-vous votre démarche de documentariste ?
Pour ce film, ma démarche était assez différente de ma démarche habituelle, qui est d'ordre ethnographique - j'ai beaucoup travaillé avec Jean Rouch et au Musée de l'homme à Paris.

Le travail de mémoire me semble fondamental.

Vous considérez-vous comme une cinéaste militante ?

Oui, mais Delphine était beaucoup plus extrémiste que moi : tous les hommes n'étaient pas mes ennemis ! On ne peut pas dire à toutes les femmes ouvrières: «Faites la grève de la vaisselle!», c'est ridicule. Delphine et moi étions des bourgeoises, il était absurde de dire aux classes sociales ouvrières de ne plus faire à manger ou la vaisselle. Mais c'était nécessaire et l'époque s'y prêtait bien.

J'ai fait un film sur des féministes américaines pures et dures, je n'étais pas dans la même lignée qu'elles mais leur mouvement était important.

Delphine aussi était une féministe pure et dure. Dans le film, Rochefort raconte qu'elle mesurait la hauteur des éviers pour voir si les femmes n'étaient pas trop courbées en faisant la vaisselle! Et en même temps on l'adorait.

Elle a eu des propos extrêmement durs à la télévision française, où elle déclarait» nous les femmes, nous ne sommes pas des petits chiens qu'on promène en laisse !»

Quand j'ai eu le projet du film, certains producteurs ont refusé tout net à cause de son féminisme. Cela lui a fait du tort sur le plan personnel, parce qu'elle faisait peur. En même temps c'est ce qu'elle voulait : elle ne voulait pas être une star, être sur un piédestal, ça n'était pas son style.

D'où est venue sa fibre féministe selon vous ?

D'une part parce que c'était dans le vent à l'époque et aussi à cause des Américaines, qui ont fait la révolution. Elle a suivi le mouvement parce qu'il lui paraissait essentiel. Dans le film elle dit quelque chose d'assez effrayant : «Il est plus facile d'avorter que d'élever un enfant.» Elle a un fils, et j'imagine que pour lui ça a été dur.

Aujourd'hui, ave-vous un regard critique sur ce féminisme radical ?

Non. Moi je n'étais pas comme ça, peut-être parce que je n'avais pas de raisons de l'être. Je pense que c'était une nécessité : pour que le mouvement évolue il fallait être très radical. C'est ensuite qu'il faut temporiser.


Sud-Ouest (Charente-Maritime), 6 juillet 2007

HOMMAGE. Dans celui qui est consacré à Delphine Seyrig, le festival du film de La Rochelle projette le film de Jacqueline Veuve «Portrait d'une comète», une belle rencontre avec son amie

Delphine for ever

Françoise Mouysset

Jacqueline Veuve est suisse, elle vit dans Le Valais, près de Lausanne, elle à un accent particulier que l'on adore ou que l'on déteste.

«On me l'a souvent reproché, notamment en France» s'étonne cette dame dont les yeux pétillent quand elle parle de Delphine; Les deux femmes se sont rencontrées chez Marguerite Duras et c'est dans cette maison qu'est née leur amitié.

Mais pourquoi faire ce film si longtemps après la mort de la comédienne (1990) ?

«Pendant des années j'ai pensé qu'un réalisateur français le ferait, j'attendais et rien ne venait. Le temps passait et un jour, vu mon âge, il est devenu urgent de le faire.»


Avant Marienbad.
Une petite fille joue à la barre fixe, elle est en vacances chez ses grands-parents. Elle est heureuse profite du grand jardin', des câlins de son frère, de ses grands-parents. Elle est à Beyrouth, rejoint Paris à 10 ans, puis New?York, de nouveau paris. Ces voyages ont?ils ouvert la curiosité insatiable qu'aura la femme adulte?

C'est à l'Actor's Studio, l'école de Lee Strasberg qui a formé Brando que Delphine Seyrig prend des cours de théâtre. Les années newyorkaises sont dures. Elle court les auditions, les cachets «Elle était enceinte et bandait son ventre pour que sa grossesse ne se voit pas se souvient Robert Frank» Delphine galère, mais n'abandonne jamais.

«Ma mère était absente, mais je crois qu'elle avait conscience de la douleur que je ressentais» raconte, sans amertume son fils.

Le miracle que la jeune femme attend, celui qu'elle, mérite arrive. Il s'appelle Alain Resnais et lui confie le rôle principal dans «L'année dernière à Marienbad».


Le cinéma.
Resnais lui demande de jouer une dame. Elle s'en défendait, mais elle était une, issue d'une famille protestant de la grande bourgeoisie, elle avait reçu une éducation soignée.

«Il faisait un froid terrible pendant le tournage. Delphine restait impassible vêtue des voiles noirs de la robe de Chanel, elle ne se plaignait jamais»

Les gémissements n'appartenaient pas au registre de Delphine Seyrig.

Elle pouvait tout jouer, mais c'est elle qui choisissait ses films.

«On lui a proposé le rôle principal de La Piscine, se souvient Jean?Claude Carrière, elle a refusé, on insistait, tourner avec Delon cela va être formidable. Des amis pensaient que c'était les scènes en maillot qui la gênait, et puis sort Mister Freedom de William Klein où elle est tout le temps pratiquement nue!»

Elle avait bien sûr cette voix inimitable, mais elle jouait sur tous les registres de la putain «Du charme discret de la bourgeoisie à la bourgeoise de baisers volés, la fée de Jacques Demy ou la femme de l'ambassadeur de Duras.» Ce fut un tournage très drôle, quand Marguerite nous disait, je ne sais pas où mettre la caméra, Delphine et moi lui disions, mets la donc là!»


Le théâtre.
«C'était une perfectionniste, on jouait ensemble et j'avais une réplique où je disais ?vous voulez le knout, vous aurez le knout? et Delphine riait tous les soirs. Elle pensait qu'il s'agissait du sexe» raconte en riant jean Rochefort avec le seul regret qu'elle ne soit plus là pour lui donner la réplique.

«Elle était le chef de la troupe, se souvient Claude Rég, elle attirait comme la lumière les gens autour d'elle. Elle était drôle, élégante naturellement et d'une finesse exceptionnelle»


La militante.
Elle s'engage très vite dans le mouvement féministe, milite, agit, prête son appartement pour des avortements par aspiration.

Elle est un jour l'invitée surprise à la télévision d'une émission de Jean-Pierre Elkabach, elle prend la parole on attend d'elle qu'elle soit conciliante, c'est mal la connaître, elle est en colère. «je prends la parole parce que vous ne me la donnerez plus. Il n'y a que des hommes sur votre plateau, moi je suis dans cette pièce à part pour vous dire que les femmes ont le droit de dispose de leur corps comme elles l'entendent. L'avortement est un droit. «Un ministre qui était invité en reste pantois !»

«C'était quelqu'un très généreux, les luttes. qu'elle menait étaient pour les autres, pas pour elle, et elle se fichait pas mal que ses positions nuisent à sa carrière.», se souvient une militante. Il n'y aura pas d'autre Delphine Seyrig.


Chloé Sullivan

Une voix inoubliable

Documentariste reconnue, Jacqueline Veuve était une amie de Delphine Seyrig. Dix ans après la mort de la comédienne, elle en brosse un magnifique portrait empreint d'une très grande émotion.

Lorsqu'on évoque Delphine Seyrig, ce qui vient d'abord en mémoire, c'est sa voix. Extrêmement sensuelle, le timbre voilé des fumeuses, la pointe d'accent bâlois avec, en fin de chaque phrase, cette légère montée qui précède la chute. «A l'image d'un vrai violoncelle. Une voix pas du tout sophistiquée, comme certains pouvaient le prétendre, mais sa propre manière de respirer», ainsi que le souligne le comédien Michael Lonsdale, devant la caméra de Jacqueline Veuve. Delphine Seyrig était la voix inoubliable d'India Song de Marguerite Duras, mais aussi le corps et cette incroyable présence dans L'année dernière à Marienbad d'Alain Resnais. «Une comédienne qui dégage un parfum de mystère, dans la lignée des Garbo, de ces quelques rares femmes qui ont marqué une époque», témoigne à son tour Freddy Buache.

Delphine Seyrig a joué dans trente-quatre films pour le cinéma, treize films pour la télévision et trente-trois pièces de théâtre. Elle a travaillé avec les plus grands réalisateurs, comme Luis Buñuel, François Truffaut, Joseph Losey, Jacques Demy. Pourtant, dix ans après sa mort – le 16 octobre 1990 –, aucune émission de télévision, aucun livre n'a été consacré à cette comédienne mythique. «C'est assez inexplicable. je crois que les gens l'adoraient ou la détestaient. Certains hommes avaient peur d'elle, elle était très engagée dans le féminisme et je pense que ça ne plaisait pas beaucoup.» Jacqueline Veuve a voulu réparer cette injustice en lui consacrant un documentaire. Une manière aussi, peut-être, de faire enfin ce film qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de tourner avec elle. «Nous étions amies, j'ai longtemps habité chez elle. En fait, nous avions pas mal de choses en commun, des racines, puisqu'elle était à moitié Suissesse, des exigences protestantes, beaucoup de rigueur dans le métier. Nous avions le même regard sur les gens et les choses, et puis, nous avons pas mal milité ensemble. La première fois que je suis allée la voir, c'était pour lui demander de travailler avec moi, sur une fiction que je n'ai pas pu réaliser, parce qu les producteurs ont fini par me dire qu'ils ne voulaient pas d'une féministe aussi virulente. J'ai failli tourner un autre film ave elle, mais elle était déjà très malade, c'était un an avant sa mort et le cancer la rongeait.»


Jacqueline Veuve a travaillé des mois pour réunir la documentation et les témoignage qui nourrissent son portrait. «La recherche s'est révélée assez compliquée; j'ai travaillé un peu avec France Culture, surtout avec la Radio suisse romande et la Radio belge. Peu à peu, j'ai découvert qu'il existait plusieurs documents, des interviews à la RTBF et à la Télévision flamande. Et puis, j'ai interrogé une bonne quinzaine de personnes, parmi ses proches et ceux qui l'avaient bien connue.» Au montage, la cinéaste a fait un choix. Résultat: ceux qui l'ont aimée sont au rendez-vous pour évoquer Delphine Seyrig avec émotion, parfois humour, mais toujours respect et admiration. On retrouve entre autres Jean Rochefort, qui avait partagé la scène avec elle, notamment dans La collection d'Harold Pinter; Claude Régy, un metteur en scène qui l'avait dirigée au Théâtre Antoine; le cinéaste William Klein, auteur de plusieurs films avec elle, dont Qui êtes-vous Polly Magoo? On voit même son fils, le musicien-compositeur Duncan Youngerman, parler de sa mère. Tous ces témoignages sont entrecoupés d'extraits de films et de pièces, de documents de famille où on la voit, dans son enfance, venir passer des vacances en Suisse, alors qu'elle vivait encore au Liban avec ses parents, et dans plusieurs émissions de télévision où elle ne cache pas ses opinions, clamant volontiers, par exemple: «Pour une femme, c'est plus traumatisant d'élever des enfants que d'avorter.»

Au-delà de l'hommage à la grande actrice et à la féministe acharnée, Jacqueline Veuve réussit à mieux faire connaître les facettes cachées de cette «comète» qui affirmait: «Tout ce que l'on veut de moi, je peux le devenir.» Un très grand et beau moment de télévision.

Chloé Sullivan –  TV8, N°48/2002


Jacqueline Veuve: du documentaire à la contestation

Du «Panier à viande» (1966, avec Yves Yersin) à ses deux nouveaux films, en passant par " La mort du grand-père ", "Chronique paysanne en Gruyère", " La grève générale de 18", " Mais vous les filles" et bien d'autres, l'oeuvre intégrale et abondante de la cinéaste vaudoise Jacqueline Veuve est enfin à portée de regard à Lausanne, Genève et Paris.

Propos recueillis par Sandrine Fillipetti

Jacqueline Veuve observe, ausculte, constate, proteste et oblige brutalement le spectateur à réfléchir sur ce qu'il vient de voir. Son travail de mémoire et de réflexion sur le patrimoine en fait une documentariste particulièrement engagée qui n'hésite jamais à dénoncer la cruauté du monde. C'est le monstre sacré du cinéma suisse, celle par qui la critique de l'absence de valeurs morales de l'humanité arrive. Les rétrospectives qui lui sont consacrées permettent non seulement de (re)découvrir l'intégralité de son oeuvre, mais également d'apprécier ses deux dernières réalisations: "Delphine Seyrig, portrait d'une comète " et "Le salaire de l'artiste ", respectivement consacrées à Delphine Seyrig et à son propre fils. 

Il semblerait qu'avec vos deux derniers films, vous soyez passée de l'ethno-politique à l'intime, et que vous vous écartiez de vos thématiques habituelles...
C'est bien ce que je voulais! Je ne voulais pas me cantonner dans un genre donné. Lorsque j'ai fait la série du bois, il a fallu que je réalise encore un film du même ordre ... Lorsque j'ai réalisé la "Chronique paysanne en Gruyère", j'ai voulu faire tout de suite après la "Chronique vigneronne ", mais je ne voulais pas être cataloguée dans les chroniqueuses! Entre temps, il y a donc eu "L'homme des casernes". Après, j'ai voulu voir autre chose. il y a des moments dans la vie où l'on a envie de se focaliser sur d'autres sujets.

Peut-on dire qu'avec "Le salaire de l'artiste"', vous fassiez une incursion dans le documentaire psychologique?
C'est en effet plus un documentaire psychologique. Maintenant, où est l'ethnographie, où est la psychologie, c'est toujours difficile à dire... Si l'on prend la "Chronique vigneronne", par exemple, ce que les gens apprécient dans le film est avant tout l'émotion qui s'en dégage. Je crois que si l'on est ethnographique, on est inévitablement psychologique. Au demeurant, "Le salaire de l'artiste" est peut-être un film plus psychologique que les autres. Dans "La mort du grand-père", mon grand-père était mort. On l'idéalisait ou non, mais il y avait vingt ans d'éloignement. Ici, il s'agissait de choses très proches, qui pouvaient être sensibles et blessantes, même si je m'intéressais en parallèle à la démarche du peintre, à sa façon de gérer sa solitude comme à celle dont les gens vivent avec un tableau. Je m'attache toujours aux choses qui m'environnent, qui me sont proches. Il est plus facile d'aller en profondeur. La qualité de mes films, si je peux m'exprimer ainsi, c'est qu'il y a une émotion. Parce que je connais bien les gens, à force d'aller les voir et de leur poser des questions. Il me semble que c'est ce qui peut donner de la force à un film. Les choses travaillent dans ma tête pendant un moment, j'écris, je discute, je vais un peu observer, c'est tout près de chez moi. Ce n'est pas par paresse!

De l'ethnologie de proximité, en somme...
Complètement. Il n'y a certes pas d'exotisme, mais ce sont des gens qui me sont familiers. Je me sens beaucoup plus à l'aise avec cette ethnologie de proximité. On peut me reprocher de n'être pas assez distancée, mais ça ne m'intéresse pas de l'être, parce qu'il faut être suffisamment proche pour que les gens soient sensibles à la démarche. Sinon tu fais un film sur n'importe quoi, tu racontes, tu montres et ça s'arrête là. Il faut essayer de se faire oublier tout en faisant en sorte que le spectateur soit pris et intéressé par ces gens. En général, il y a un commentaire collé, c'est la maladie des documentaires. Dans "Le salaire de l'artiste ", c'est différent; c'est l'histoire de Laurent, mon fils, et la mienne. Pour Delphine Seyrig, c'est elle qui fait le commentaire, avec les textes que l'on a retrouvés.

Qu'est-ce qui a été le plus important pour vous dans "Delphine Seyrig, le portrait d'une comète": effectuer un devoir de mémoire envers la comédienne ou rendre hommage à la féministe et à la militante?
Les deux. C'est un sujet qui m'a hantée pendant plusieurs années. J'avais honte de voir que personne ne faisait rien. il n'y a même pas eu de rétrospective à la Cinémathèque française, rien! C'est effectivement un devoir de mémoire et d'amitié. Parallèlement à cela, j'ai revu des moments féministes que j'ai vécus, qui sont ma jeunesse, et j'ai retrouvé des documents extraordinaires sur elle. Lorsqu'elle parle d'avortement, lorsqu'elle manifeste, lorsqu'elle rencontre Simone de Beauvoir. Son rapport au public, aussi. Elle parle très bien de son métier, de ce que l'on est sur scène et de ce que l'on est en réalité, également du fait que dans la salle, elle avait toujours l'impression de jouer plus pour les femmes. Ses positions féministes lui ont fait du tort, mais après tout qu'est-ce qu'une carrière? Si elle n'avait pas été féministe, elle aurait probablement été plus connue. Elle a choisi, cela faisait également partie de sa vie. Il me fallait le montrer. C'est une comédienne, mais c'est aussi une féministe. On a tendance a oublier la situation de cette époque, où l'avortement était punissable, où les femmes étaient traitées comme des gamines. Tout cela s'entend très bien dans son discours. Comme le dit Claude Régy, "de Marienbad aux barricades, elle a cassé son image". Elle en a supporté les conséquences, mais c'était ce qu'elle voulait faire.

Avez-vous l'impression, avec ces deux films, de plus vous impliquer émotionnellement?
Il est vrai que je me suis beaucoup plus impliquée. "Le salaire de l'artiste" était dur, particulièrement lorsqu'il y a eu cette cassure entre Laurent et moi. C'était peut-être le moment de couper le cordon ombilical ... Cela a été assez difficile parce qu'il m'a reproché beaucoup de choses, ce que l'on fait d'ordinaire un jour oui l'autre avec ses parents. Il est vrai que ce qu'il m'a dit m'a assez secouée et remise en question. Disons maintenant que j'ai pris mes distances. Le film sur Delphine Seyrig m'émeut beaucoup. C'est difficile de la voir comme ça, vivante, et de se dire qu'elle n'est plus là depuis dix ans. je me suis également posé énormément de questions. Est-ce que j'avais le droit de manipuler une image? Après tout, c'était mon amie, et là je manipule une image pour lui rendre un hommage public. Des fois, je me demande si tout cela n'est pas un peu exhibitionniste ...

Quels sont vos prochaines projets?
J'ai plusieurs projets, dont celui de faire un film sur le marché de Vevey. Il faudrait que le consommateur prenne conscience du problème de la mondialisation et arrête de vouloir manger pendant huit mois des fraises qui viennent d'Afrique du Sud. On a complète ment perdu la notion du rythme saisonnier. Ce que j'aimerais également montrer, dans ce film, c'est que les maraîchers qui sont là ont encore des caves en terre, et que s'ils conservent leurs produits quelques mois, à un moment il n'y en a plus. Comment réhabituer les gens à cela, c'est la question marché.

Ce film va être un cri d'alarme?
Je l'espère!

© 2002 Sandrine Fillipetti
(Films, Lausanne, N°15, novembre 2002)


SANDRINE COHEN

Delphine Seyrig, la vie d'une comète

Dix ans après sa mort, Jacqueline Veuve rend hommage à son amie qui parlait si étrangement

Le 15 octobre, il y a dix ans, disparaissait Delphine Seyrig. Il 'y eut aucun hommage, jamais. C'est la première fois qu'une émission de télévision lui est consacrée, dix ans plus tard. Un film documentaire de son amie Jacqueline Veuve, produit par la TSR.

Parce que les premières images de Delphine, en noir et blanc, toute petite, si blonde et si bouclée, ont été tournées dans le Jura suisse, dans une maison, au-dessus de Couvet dans le Val-de-Travers, qu'avait achetée son arrière-grand-mère. C'est là que Delphine, enfant, passait toutes ses vacances d'été quand elle revenait du Liban.

Avec des extraits de films, des séquences radio et TV, de nombreux témoignages de ceux qui, à force de travailler à ses côtés, sont devenus des proches, Jacqueline Veuve tente de restituer une personnalité qui n'a jamais voulu être une image. Delphine Seyrig n'était pas «que» cette femme éthérée, mystérieuse, envoûtante de Marienbad, son premier succès qui lui collait à la peau. Elle était aussi comique, provocante, idéaliste. Elle n'était pas cette voix étrange, agaçante et mélodieuse à la fois, cette manière de parler qui pouvait sembler, pour certains, maniérée, sophistiquée, apprêtée. «Ce qui m'enchante, avait dit Marguerite Duras, c'est la musicalité de sa voix.» De Marienbad aux barricades de Mai 68, Delphine Seyrig cassera son image fatale et n'eut jamais envie de recoller les morceaux. Au contraire.

Delphine Seyrig était une actrice qui se nourrissait de sa vie, de son enfance surtout: «J'ai l'impression, disait-elle, que quand on est comédien, on retrouve beaucoup de son enfance, et c'est à partir de ça qu'on joue. Il se peut que c'est à la fois ça que j'ai dans la vie et dans mes personnages. On ne peut jouer qu'en retrouvant ses réactions d'enfant.» Delphine Seyrig était une femme, militante à une époque où ce n'était pas bien vu. Mai 68, la Marche des Femmes, le Manifeste pour l'avortement, elle a été de tous les combats. Mais on ne lui reprochera pas seulement son engagement féministe, on la clouera au pilori parce qu'elle ne jouera jamais le jeu avec les journalistes. Elle ne les aimait pas, ils l'avaient trop harcelée depuis Marienbad, son premier succès, ils avaient trop déformé ses propos, trop inventé d'histoires à son sujet. «Les critiques se comportent comme la police, dira-t-elle. Ils matraquent ou ils font des haies d'honneur.»

Elle joua dans 34 films au cinéma et 33 pièces au théâtre. Puis il y eut ce téléfilm, très beau, Une saison de feuilles, qu'elle tourna en 1989 alors qu'elle se savait atteinte d'un cancer. Elle tourna avec une perruque le rôle d'une actrice frappée par la maladie d'Alzheimer.

«Quand je pense à elle, dit l'écrivain-scénariste, Jean-Claude Carrière, c'est comme s'il y avait un parfum d'un type tout à fait singulier qui rentrait dans la pièce et qui était elle. Elle n'est pas des mots, mais une impression olfactive.»

© SANDRINE COHEN
Construire 49, 5 décembre 2000


Nadine Richon

Delphine Seyrig, la diva mystérieuse des toiles, renaît grâce à Jacqueline Veuve

La cinéaste vaudoise consacre un portrait sensible à Delphine Seyrig, féministe engagée et star discrète qui a notamment joué pour Alain Resnais, Marguerite Duras et Luis Buñuel.
Très bien accueilli à Locarno, «Delphine Seyrig, portrait d'une comète» sera diffusé prochainement par la Télévision suisse romande. Rencontre avec la réalisatrice.

Qui n'a pas craqué, au moins fugacement, devant l'aridité d'un film comme L'année dernière à Marienbad d'Alain Resnais? Rendue célèbre au début des années 60 par cette œuvre poétique et austère, l'actrice Delphine Seyrig conserva jusqu'à sa mort, le 15 octobre 1990, une aura de star élégante et distante, de femme fibre et mystérieuse. Portée par sa voix musicale, sa figure originale sillonne les oeuvres de Buñuel, de Resnais, de Demi, de Duras et bat le pavé lors des grands combats féministes des années 70. Largement oubliée aujourd'hui, l'actrice sort de l'ombre grâce à la cinéaste Jacqueline Veuve, qui fut son amie pendant plus de vingt ans.

Le documentaire Delphine Seyrig, portrait d'une comète tente de reconstituer la vie artistique d'une femme qui fut célébrée ou méprisée pour ses engagements, mais dont il reste peu d'images, ou alors des fragments déjà trahis par le temps. Les souvenirs du scénariste Jean-Claude Carrière, qui milita aux côtés des femmes, des acteurs Jean Rochefort et Michael Lonsdale, de Freddy Buache ou des amies de Delphine Seyrig irriguent ce beau portrait d'une comédienne qui ne fit pas la carrière qu'elle aurait pu faire. Mais, après tout, souligne Jacqueline Veuve, qu'est-ce qu'une carrière? Rencontre avec la cinéaste à Locarno.

Le Temps: Jacqueline Veuve, on vous sait attachée à combattre l'oubli. Or, avec Delphine Seyrig, on est frappé de voir à quel point un passé très récent semble déjà fugace.
Jacqueline Veuve: On disparaît très vite dans ce métier du cinéma. Prenez Romy Schneider, à qui Delphine Seyrig a cédé son rôle dans La piscine. Les gens de 25 ans ne se souviennent déjà plus de Romy Schneider. Delphine Seyrig aurait pu faire une carrière à la Garbo, mais est-ce que Greta Garbo était heureuse? Delphine a cassé son image de star dans la rue et sur les barricades. Cela a fait du tort à sa carrière mais elle a choisi de faire ce qu'elle voulait dans la vie.

- Précisément, son engagement féministe paraît très dur. Aucune actrice aujourd'hui ne pourrait dire des choses aussi violentes, sur le fait d'élever des enfants, par exemple.
- Elle était féministe à l'américaine, très intransigeante. J'ai été choquée aussi en découvrant ce document télévisuel où elle affirme que c'est plus traumatisant d'élever un enfant que de subir un avortement. Son fils n'a pas encore vu le film. Il le dit d'ailleurs, son enfance n'a pas été facile. Mais l'époque était très dure et les femmes qui avortaient risquaient la prison en France. Delphine Seyrig a voulu prouver son engagement en pré, tant son appartement pour des avortements. Elle avait participé à la création du mouvement Choisir, qui aidait les femmes. Elle avait  tourné elle-même des films, dont celui où l'on voit Jane Fonda parler de la dictature du corps à Hollywood, de ce que l'on imposait aux actrices pour correspondre à un modèle. J'étais contente de pouvoir montrer ça.

- Pourquoi avoir occulté votre relation personnelle avec Delphine Seyrig
- Je voulais d'abord m'impliquer, puis j'ai pensé qu'il fallait être fidèle à la discrétion dont elle s'entourait Sami Frey, son ami pendant vingt ans, n'intervient pas non plus, mais il m'a prêté des photos. Je préfère l'entendre elle, à travers les documents rares auxquels j'ai eu accès.

- Comment faire le portrait d'une femme apparemment aussi insaisissable?
- C'était difficile, mais j'espère qu'on la saisit quand même un peu. Elle ne parle jamais de sa vie privée, c'est vrai, mais elle ne jouait pas non plus les mystérieuses.

- Votre film rassemble plusieurs interlocuteurs qui dessinent un portrait très tendre du personnage. Les avez-vous trouvés facilement?
- A part Sami Frey, je ne me suis heurtée qu'à deux refus. Mais j'ai pu interviewer des témoins importants comme la maquilleuse de Delphine, qui dit des choses très simples, ou encore le photographe William Klein qui évoque la période américaine de Delphine. Avec Michael Lonsdale, on aurait pu faire un film entier sur India Song. je ne suis pas une fan inconditionnelle de Marguerite Duras mais il faut reconnaître que son film était magique. Lonsdale évoque bien l'atmosphère du plateau, où tout le monde riait, suggérant des idées à Duras d'une manière très spontanée et familiale. Il rappelle combien les choses tournaient autour de Delphine Seyrig. Sur le tournage, elle était bien le personnage central. J'ai repris ce que Duras disait de Seyrig. Toutes les deux avaient une voix si particulière. J'ai une voix de fumeuse, disait simplement Delphine.

- Quel type d'actrice était-ce?
- Je lui avais proposé un rôle. Elle était enthousiaste, mais le film ne s'est pas fait. je ne la connais donc pas sur le plan professionnel. je ne sais pas si elle était difficile pour un metteur en scène. De toute façon, je voulais éviter le portrait en sainteté. J'espère avoir fait apparaître à quel point elle pouvait être parfois peu commode. Mais elle avait une qualité d'attention aux autres qu'ont rarement les comédiens. Beaucoup d'acteurs sont des égotistes et c'est pour ça que je tourne des documentaires. Delphine était drôle et chaleureuse. Ce film passera cette année encore à la Télévision suisse romande et j'espère qu'on pourra voir également un cycle Delphine Seyrig. Pour ma part, je suis très heureuse d'avoir pu rendre hommage à une amie qui dégageait une telle lumière. C'est ça, même le matin en peignoir, elle rayonnait.

© Le Temps, Genève, 10.8.2000