À propos de «Chronique Vigneronne»

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DVD: www.swissworld.org 


Interview de la cinéaste
par Bertil Galland


Une succession de "chroniques" se sont inscrites dans ton travail de cinéaste. Les acteurs y sont saisis dans le réel, artisans du bois, paysans de montagne ou ta propre famille autour d'un grand-père industriel. Aujourd'hui, dans un nouveau long-métrage, "Chronique vigneronne ", il s'agit des Potterat, viticulteurs et encaveurs vaudois. Comme tu ne cèdes pas à la nostalgie, ton interrogation majeure serait-elle : peut-on encore cultiver ses racines terriennes alors que nous appartenons à une société dominée par la technique et le marché ? Filmes-tu les derniers des Mohicans ou esquisses-tu une harmonie possible d'hier et de demain ?

J'ai mené une longue enquête dans le Lavaux, région célèbre pour ses vins blancs, embellie par la proximité du lac Léman, pour trouver des vignerons qui, de génération en génération, grand-père, fils, petit-fils, perpétuent une tradition de petits propriétaires et habitent un bourg imprégné d'histoire. Comme dans chacune de mes chroniques, j'ai tenu à partir d'une famille.

Quelle est l'étendue du domaine des Potterat ? Quel est son avenir ?

Trois hectares et demi, répartis en dix parcelles, suffisent tout juste à nourrir trois ménages et la propriété ne pourra pas être agrandie.

Les méthodes et même le langage n'ont-ils pas complètement changé ?

Par leur langage, les deux fils ne se distinguent guère de tous les vignerons dans la quarantaine qui sont passés par les cours professionnels de Changins. La qualité des crus s'est sensiblement améliorée. On ne connaît plus les " années à piquette ". Il y a des millésimes plus ou moins favorables mais une certaine qualité est garantie, après quoi, selon la météorologie et le talent, on peut viser tous les degrés de l'excellence. En revanche, les termes qu'utilisent maintenant les viticulteurs appartiennent au vocabulaire banal des techniciens. Ils révèlent des personnalités moins marquées. Devant cette dépersonnalisation de l'expression, j'ai été amenée à privilégier, pour la qualité des dialogues, les séquences avec le grand-père.

Visuellement, ton film a tiré parti d'un cadre traditionnel ?

Le bourg médiéval est admirable, quoiqu'il paraisse vidé de sa population. La maison Potterat, qui était jadis celle du curé, est ancienne et possède encore le pressoir à poutre d'autrefois, le dernier en fonction dans la région.

La manipulation de cette grosse poutre qui fait tourner la vis de bois et comprime les grappes a donné certains des mouvements les plus réussis du film. Mais n'est-ce pas là une technique qui aura bientôt disparu ?

Non, elle n'est pas condamnée, parce que ces vignerons ont compris, après la destruction de tous les autres pressoirs des villages voisins, qu'ils avaient préservé une attraction majeure, un environnement emblématique, une raison de visiter leur cave et de s'intéresser à leur vin. Le grand-père Potterat, dans le film, a trouvé spontanément une formule magnifique quand il dit qu'avec les méthodes modernes " on ne voit plus mourir le raisin ".

Le jardin est un autre foyer de magie visuelle. Mais en pleine ville, il devait être petit. T'es-tu efforcée d'amplifier son mystère ?

En réalité, ce jardin est grand, caché derrière la préfecture, et le grand-père s'y comporte en poète. Dans le même esprit, il évoque la glycine qui a pénétré dans la chambre de la grand-mère pendant son absence. Cette chronique relate, à l'égard de la vigne elle-même et du travail quotidien, une relation sensuelle. Les mains du vigneron touchent la plante, le cep, les feuilles, les grappes. Les bois pleurent après la taille. Les bourgeons poussent et deviennent roses. Il faut les protéger. Puis viennent les effeuilles. Le raisin traluit. Enfin, vient la récompense: les vendanges.

Mais n'as-tu pas trouvé l'apport visuel majeur dans la verticalité, ou disons l'extrême pente des vignes au dessus du lac ?

Quand il travaille, le vigneron doit regarder soit en haut, soit en bas, jamais à son niveau. Quand on emprunte les étroits escaliers de pierre, on est comme suspendu dans le vide.

Comment as-tu évité la carte postale devant un vignoble en escaliers spectaculaires sur le lac, face aux Alpes, paysage cent fois peint et photographié ?

J'ai tenté des vues en hélicoptère qui n'ont rien donné. Mais l'année vigneronne, qui commence après les vendanges, en novembre, m'a offert la rudesse d'une topographie, la pente aride qui saute aux yeux quand se sont effacées les couleurs flatteuses. Le film commence par cet appel à un travail rude. Le ton est donné par les premières séquences vues du bateau.

En contraste avec la vision vaste et plongeante, tu avais le thème de la cave ?

C'est un monde en soi, protégé de l'extérieur, hors saison avec son climat constant. On y trouve le plaisir du vin. On boit, on goûte, on se confie. C'est l'expression secrète d'une terre et le lieu où le vigneron s'exprime le mieux sur lui-même.

Comment as-tu trouvé l'équilibre entre une approche magique et une enquête sur une technique contemporaine d'exploitation?

L'année vigneronne m'offrait la ligne que le cycle de la plante impose. Je voulais aussi expliquer de manière simple, pour des gens qui ignorent comment naît un vin, le travail accompli par un artisan dans une relation continuelle avec la nature.

Par exemple, quand la grêle menace, comment es-tu parvenue à te trouver sur place pour filmer au bon moment les coups de canon dans les nuages ?

La frustration pouvait venir les jours où je voyais se déployer des ciels extraordinaires, l'orage menacer ou la neige tomber sur les vignes, sans disposer de l'équipe technique pour filmer immédiatement. Nous avons tourné pendant six semaines réparties sur une année, mais si les événements de Cully pouvaient s'inscrire dans un calendrier, la nature, en revanche, restait imprévisible.

Dans ton scénario, par quel mouvement es-tu passé du paysage primordial à la vie du bourg ?

Le film part des scènes larges et se concentre sur Cully. L'activité sociale et festive de la petite ville est montrée à travers la vie de la famille Potterat : un fils siège à la municipalité et festoie dans les rituels un peu pesants de la Confrérie du Guillon. Il se retrouve avec sa femme au Caveau des Vignerons. Avec son frère, il fait partie du groupe de la lutte antigrêle. La femme chante à la chorale de Lavaux et, avec son fils, elle est inscrite parmi les figurants de la Fête des Vignerons. La famille est de celles qui accueillent les musiciens au Festival de jazz de Cully.

Et le père considère ce débordement d'activité avec une certaine distance ?

Je suis restée fidèle à la règle qui veut qu'on élimine du film tout commentateur. Je laisse les acteurs mêmes de la chronique méditer sur leur destinée, évoquer leur existence quotidienne, expliquer les choses. Ainsi, il appartient au père, qui réussit à livrer le fond de sa pensée de manière émouvante et forte, de proposer sur la région de Lavaux une vision globale, poétique, géographique, liée au passé et remontant jusqu'à la création du vignoble par les moines du haut Moyen Age.