Jacqueline Veuve

Cinéaste et ethnologue (1930-2013)

La petite dame du Capitole (Jacqueline Veuve)

La petite dame du Capitole

Suisse 2005. DVCAM - Beta digital, couleurs, 55 min.
 

Image: La petite dame du Capitole 

affiche


Lucienne Schnegg est une petite femme pleine d'énergie. A quatre-vingts ans, elle est toujours aux commandes du cinéma "Capitole". Engagée comme secrétaire en 1949, elle en est devenue l'héritière et l'âme du cinéma. Tout à la fois caissière, femme de ménage et directrice, elle nous raconte son cinéma, le plus beau, le plus grand et le plus ancien de Lausanne. Après-guerre, vingt-cinq personnes y travaillaient, dont six placeurs en livrée, et les spectateurs se pressaient par foule pour voir entre autres "Le jour le plus long".
Extraits de films, affiches, photographies, nous embarquent dans une autre époque. La petite dame, à travers la magnificence de sa salle et mille anecdotes, nous distille encore un peu du parfum magique des grandes stars, Audrey Hepburn, Roger Moore, la Reine d'Espagne ...
Aujourd'hui, le Capitole n'est plus rentable. Les distributeurs lui préfèrent les multiplexes pour la sortie des grands films. Malgré la fin programmée des cinémas comme celui-ci, la petite dame garde le sourire, allant et venant, de haut en bas de son navire.
 

RéalisationJacqueline Veuve
ScénarioJacqueline Veuve, collaboration: Anne Pellaton
InterprétationLucienne Schnegg, Olivier Meylan, André Chevailler, Christophe Dufour, François-Pascal Bodevin, Jacques Piccard et les spectateurs du Capitole
CaméraPeter Guyer, Pierre Reischer
SonBlaise Gabioud, Benedikt Fruttiger
MontageLoredana Cristelli
MusiqueAndré-Daniel Meylan
CollaborationAssistant à la réalisation: Florian Burion
Direction de la production: Nadeja Magnenat
Durée55 min.
FormatDVCAM - Beta digital, couleurs, 25 i/s
Versionsfrançais, ST: deutsch, english
Vente DVD/vidéoDVD  [commander
Festivals/prixNamur (B) 2006
Sheffield Doc/Fest (GB) 2006
Tübingen (D) 2006
Zagreb
Isola (Slovénie) mai 2007)
ProductionAquarius Film Production, CH-1808 Les Monts-de-Corsier
Tél. +41 21 921 18 20 – Fax +41 21 921 78 31
E-mail: info@jacquelineveuve.ch – envoyer un message
Distribution en SuisseAquarius Film Production, CH-1808 Les Monts-de-Corsier
Tél. +41 21 921 18 20 – Fax +41 21 921 78 31
E-mail: info@jacquelineveuve.ch – envoyer un message


> Détails, textes, documents


Extraits de presse


«Toujours à la recherche du temps perdu, la cinéaste Jacqueline Veuve a filmé "La petite dame du Capitole", un émouvant fragment de vie lausannoise.

A contre-courant d'un cinéma ciblé pour les multiplexes, Jacqueline Veuve s'est attachée à suivre Lucienne Schnegg, pittoresque octogénaire qui veille depuis une éternité sur les destinées du cinéma Capitole à Lausanne.

En découvrant ce documentaire tantôt émouvant et tantôt amusant – l'anecdote sur Roger Moore qui s'installe et découvre "Reds" en français à cause d'une erreur du projectionniste, et bien d'autres – on se prend à rêver. Depuis combien de temps ne suis-je pas allée au Capitole et quel est le dernier film que j'ai vu?

Car on est loin de ces années où "Fon achetait le billet sans connaître le film", comme le raconte Lucienne Schnegg, patronne, caissière et même nettoyeuse des lieux. Aujourd'hui, un cinéma comme le Capitole – plus grand écran de Lausanne – peine à obtenir des films car les distributeurs arrosent les salles des multiplexes. Le beau navire filmé par Jacqueline Veuve semble en sursis, en dépit du courage de la petite dame du Capitole soutenue par quelques amis fidèles. Ce film rend hommage aux artisans à l'heure où le cinéma ne semble plus représenter un moment hors du commun à découvrir dans un cadre approprié mais plutôt un objet de consommation banalisé.»

Planète UNIL 15 janvier 2006 (Nadine Richon)

Les Lausannois connaissent bien Lucienne Schnegg. Cela fait plus de cinquante ans que, chaque jour, chaque soir, elle ouvre et ferme les portes du cinéma Capitole, son cinéma. Elle y a passé la plus grande partie de ses 80 ans. Entrée comme secrétaire en 1949, elle a tout naturellement pris les commandes du navire après la mort de son patron. Aujourd'hui, elle ne céderait sa place pour rien au monde, toujours vive, toujours souriante.

Jacqueline Veuve lui consacre un portrait attachant La réalisatrice sait si bien montrer la fragilité de l'énergique petite dame, dans l'immensité de son domaine. Car, après la mutation qui a vu disparaître tant d'enseignes au profit des multiplexes, le Capitole reste le plus ancien et le plus grand cinéma de Lausanne. Il a certainement toujours été le plus beau pour Lucienne Schnegg qui a accepté d'ouvrir ses archives. Alors défilent les souvenirs, les photos, les périodes fastes. Après la guerre, le Capitole employait vingt-cinq personnes, dont six placeurs en livrée. Daniel Gélin, Roger Moore y sont venus. L'entrée du cinéma a souvent été noire de monde. Le film LE JOUR LE PLUS LONG a même fait déborder les files d'attente sur la chaussée.

Les temps ont beaucoup changé et désormais, l'immense Capitole se remplit avec peine, il n'est plus rentable. Mais la propriétaire ne quitte ni son poste, ni son sourire. Jacqueline Veuve raconte cet étonnant destin en laissant toute la place à Lucien ne Schnegg et ses amis qui parlent d'elle avec chaleur. Simple portrait d'une Lausannoise? Non, cela va plus loin. LA PETITE DAME DU CAPITOLE est aussi l'histoire d'une conviction, d'un courage, d'une résistance. Lucienne Schnegg a toujours cru en son cinéma. Elle l'a défendu sans compter et a réussi à se faire respecter. Les distributeurs continuent à lui offrir des copies dont les recettes ne sont pas négligeables. Le Capitole joue KING KONG ces jours-ci.

Ciné-Feuilles, 21 janvier 2006 (Geneviève Praplan)

Quand le Capitole faisait son cinéma

«On se bouscule devant la grande salle de cinéma de l'avenue du Théâtre pour en faire la vedette de deux documentaires en cours de tournage.

"L'imbécile va chercher sur la lune ce qu'il a sous le bout de son nez" (proverbe – à peu près – chinois). Ainsi le Lausannois curieux découvre qu'en tapant "Lausanne" sur le site Internet Movie Database (imdb.com), on répertorie "La construction du plus beau cinéma de Lausanne, le Capitole" (1928).

Sur la trace de ce document cinématographique retraçant le monumental chantier de ce que la Feuille d'Avis de Lausanne qualifiait de "salle la plus confortable" (Feuille du 29 décembre 1928), le nigaud – se croyant finaud – dirige ses pas vers le Centre d'archivage de la Cinémathèque suisse à Penthaz.

Bingo pour l'idiot! Au centre, le recherchiste Michel Dind lui apprend qu'il arrive bon dernier en troisième position: non seulement la réalisatrice vaudoise, Jacqueline Veuve, termine un film sur le Capitole et sa vestale, Lucienne Schnegg mais encore, Bertrand Nobs, architecte et chevillé ouvrière des archives filmiques de la Ville de Lausanne prépare également un documentaire sur le même sujet. "J'ai un peu tiqué quand j'ai appris que Jacqueline Veuve était sur le même sujet mais enfin, explique le fonctionnaire, elle est en ligue A, moi pas."

Délices musicales du grand orgue

Les deux documents seront illustrés par les mêmes historiques images, cinq minutes de film tournées en six mois sans doute par un opérateur de l'Office cinématographique. Comme la Cinémathèque est bonne princesse, il a été possible d'extirper de la pellicule des photos retraçant l'histoire de ce grand chantier de l'avenue du Théâtre.

Le soir de l'inauguration du Capitole, relate la Feuille d'avis, "ce furent des exclamations admiratives lorsque l'électricien fit valoir, successivement, toutes les possibilités de l'équipement électrique de la salle." La lumière monte, baisse, devient mauve, rouge bleu! "Placés par dix chasseurs adroits", les Lausannois en redemandent, en plus ils pouvaient écouter en même temps les délices musicales du grand orgue flamboyant.

24 heures, 20 avril 2005 (Alain Walther)

Seule contre les multiplexes

Thierry Jobin

Quand il sortira mercredi prochain, dans la foulée de ses projections de ce week-end à Soleure, La Petite Dame du Capitole, le documentaire de Jacqueline Veuve sur la propriétaire de la dernière grande salle de cinéma lausannoise, sera en concurrence avec une autre nouveauté: le dernier Steven Spielberg, Munich. A cette seule idée, Lucienne Schnegg s'esclaffe de son beau rire et s'enthousiasme de sa voix claire: "Quel beau défi! Moi contre Spielberg! je suis très fière, parce que je l'adore... J'en ferais bien mon héritier, tiens ! Il programmerait le Capitole et ça les embêterait beaucoup, les autres messieurs des multiplexes... Mais je suppose qu'il a déjà bien assez de soucis avec ses petites affaires."

Mademoiselle Lucienne Schnegg n'a pas d'héritier. Elle n'a pas non plus désigné son successeur. Quelqu'un s'y intéresser dont elle ne souhaite pas parler, mais qui paraît plus sûr que tous ceux qui l'ont approchée jusqu'à présent. Mais elle fêtera bel et bien ses 81 ans dans quelques jours, le 27 janvier, et ce jour-là aussi continuera à dévaler, escalader, arpenter, contrôler, récurer les escaliers, les couloirs et les travées du cinéma, où elle est entrée, pour la première fois, le 1er août 1949. Pour ne plus jamais en sortir. Même durant la grande rénovation de 1959, qui entraîna quatre mois de fermeture, elle était là. "Il y avait quand même des factures et du courrier." Sa plus longue absence a duré trois semaines. C'était l'an dernier: elle n'avait pas de film à présenter.

Parce que, comme le montre Jacqueline Veuve, Lucienne Schnegg, l'âme du Capitole, la petite dame à l'air fragile, est le dernier des Mohicans: elle n'est liée à aucun groupe, et s'y est toujours refusée avec la même main de fer dont parlent ses anciens employés. Avec elle, pas davantage' question de toucher aux comptes, à la caisse qu'à son cinéma. Vendre reviendrait à se vendre. Résultat: distributeurs de films et exploitants de salles travaillant en quasi-fusion, il lui est très difficile d'obtenir des films. Le Capitole n'a, de fait, que des miettes et seuls Fox/Warner et UIP la soutiennent encore. "Les groupes, raconte-t-elle dans le film, forment un monopole. J'ai eu beau écrire au Département de justice et police. Us m'ont même écoutée, reçue et enregistrée. J'ai aussi écrit aux distributeurs pour essayer de sauver ma peau et ma salle. Mais ça n'a pas servi à grand-chose. Personne ne pensait que je m'opposais à un monopole. Pour eux, c'était la liberté du commerce. Alors j'ai décidé de continuer en franc-tireuse".

Quand Lucienne Schnegg a demandé de l'aide au médiateur de l'Association cinématographique suisse romande, il lui a répondu, après enquête, en lui suggérant de vendre: "Faites comme Woody Allen: -- Take the money and - run (ndlr. Prends l'oseille et tire-toi, 1969)." Elle lui a répondu du tac au tac: "Non, Monsieur: The show must go on!" Et la disparition, en quelques années à Lausanne, du Bourg, du Palace, du Lido, de l'Eldorado, de l'Athénée et du Romandie, ne la panique pas. "Je n'abandonnerai jamais. jamais. Voilà. C'est ma maison. J'y suis, j'y reste. jusqu'à la fin. Qu'ils le veuillent ou non."

Une femme dans un monde d'hommes. Depuis toujours. Depuis Tavannes, dans le jura bernois, son lieu de naissance il y a huit décennies. 27 janvier 1925. "Le même jour que Mozart, ce dontje suis très fière." Ses parents habitaient dans une maison qui appartenait à la dame qui possédait le cinéma Royal de Tavannes. Le dimanche après-midi, quand il faisait mauvais, Lucienne et sa cadette d'un an allaient, avec leur maman, dans le tea-room qui se trouvait en dessous. Pendant que maman jouait aux cartes avec ses amies, les fillettes montaient en catimini sur le balcon pour voir les films. Charlot, Shirley Temple, Fernandel, Marius, Fanny, César. "On a aussi vu des filins pour les grands. Ce qui n'était pas permis."

A l'adolescence, deux garçons s'intéressent à Lucienne. Eric, qui s'est lancé dans la marine suisse et qui est devenu capitaine. Et Albert, qui était beaucoup trop enveloppant. "Il était tombé amoureux et il ne pouvait plus dire un mot. Je le voyais comme ça devant moi, et moi, je ne pouvais pas." Albert est encore vivant. Il vit en Amérique et lui a envoyé une boîte de chocolats récemment. J'espère qu'il ne verra pas le film" ! rit-elle, en regrettant un peu, après coup, d'avoir cité son nom devant la caméra de Jacqueline Veuve.

Eric et Albert sont éconduits par Lucienne Schnegg lorsqu'elle rentre, en 1948, d'un séjour comme fille au pair en Angleterre. Son patron de l'époque, un Luxembourgeois installé à Genève, "Monsieur Köhn", a racheté le Capitole inauguré en 1928. Le "patron", comme elle l'appelle encore, ne connaît rien au fonctionnement d'une salle de cinéma. Il lui en confie la gestion. Elle a 24 ans. "Eric et Albert sont partis faire leur vie ailleurs. Ils se sont mariés. Ils on eu des enfants, des petits-enfants. Moi, c'était le Capitole !"

"C'était les belles années", raconte-t-elle à Jacqueline Veuve, avant de les regretter tout autant au moment de l'interview. "Il n'y avait pas de télévision. C'était juste après la guerre, et les gens sortaient beaucoup" L'époque où placeurs et concierges sont en uniforme, où le public vient en tenue de soirée. Époque aussi des grosses productions américaines, du CinémaScope, des grands westerns, puis du grand cinéma italien. Les séances sont souvent mondaines. Les gens achètent leurs billets d'avance sans même connaître le titre du film qui va être projeté. Les soirs de grande première, les voitures ne passent plus l'avenue du Théâtre, parce que la foule déborde sur la route. "Le Jour le plus long a été complet tous les soirs pendant un mois. On n'avait plus de voix. Mon patron nous apportait des grosses boîtes de pastilles pour 14 gorge."

"Les années ont passé, et mon patron a vieilli. Il venait de moins en moins. J'avais tout sur les épaules." Monsieur Köhn décède en 1982. Il lui a fait un bail. Sa famille engage une action 'contre Lucienne. "Ils voulaient des sous, tout de suite. Sauf qu'il n'y avait pas de sous: il y avait des pierres et du boulot." Lucienne a perdu au Tribunal fédéral et, quatorze ans après, elle a donné ce qu'elle avait, emprunté à la banque, pour devenir légalement, en 1996, propriétaire du Capitole.

Monsieur Köhn a été enterré au matin du Id décembre 1982. Le soir même sortait le plus grand succès jamais enregistré au Capitole: ET de Steven Spielberg, quatorze semaines d'exploitation, 84649 spectateurs, 762578 francs de recette. La dernière fois qu'un film a rempli le Capitole, au, moins pour une séance, c'était en 1998, pour Le Masque de Zorro, avec Antonio Banderas.

Le Temps, 20 janvier 2006 (Thierry Jobin)

Bon cru sur le front du documentaire

La Suisse a présenté sa production cinématographique de l'annèe à Soleure

[...]

Mais, comme il se doit, les meilleurs films étaient ceux capables de transcender leur propos par l'écriture. Saluons à cette occasion le toujours passionnant travail de Jacqueline Veuve. Cette grande dame du documentaire, qu'on a connue fréquentant Jean Rouch et Richard Leacock, était présente avec deux films. L'un a nom la Petite Dame du Capitole et brosse le portrait de la patronne du Capitole, salle à l'ancienne de Lausanne, qui connut heures de gloire et placiers en livrée du temps du grand spectacle et des Esquimau de l'entracte. Aujourd'hui, ce petit bout de femme énergique d'octante ans - qui n'est pas sans rappeler Jacqueline Veuve elle-même - continue à se programmer seule, se battant pour obtenir les titres qu'on préfère donner aux grands circuits, comme à tenir la caisse, à tailler le bout de gras aux derniers habitués et à passer le plumeau. C'est émouvant, touchant comme ce qui traverse l'histoire du cinéma, bouleversant comme tout récit de vie vouée à une passion. Les Fantômes de l'Alcazar, de Moullet, Splendor, de Scola, et Cinéma Paradiso, de Tornatore, sont les frères en fiction de ce magnifique documentaire. Tout aussi admirable est la Nébuleuse du coeur où, pour la première fois, Jacqueline Veuve fait d'elle-même son sujet. On lui pose un pacemaker et, à partir de là, c'est le coeur qu'elle décline dans toutes ses acceptions, en une oeuvre pleine d'invention, de poésie, de rebondissement. Chez nous, Agnès Varda pourrait être sa soeur. [...]

L'Humanité, Paris 4 février 2006 (Jean Roy)

La petite dame du Capitole

Lucienne Schnegg, 81 ans, est la propriétaire du mythique cinéma lausannois. Un film lui rend hommage. Elle nous confie les souvenirs d'une vie dédiée a cette salle.

Par Florence Duarte

Depuis le 2 5 janvier, le public romand peut payer son ticket et voir La petite dame du Capitole, le documentaire que Jacqueline Veuve a tourné en 2005, l'année des 80 ans de son amie. Il fait bon venir écouter Lucienne Schnegg parler de son cinéma. Allons donc lui rendre visite "chez elle", avenue du Théâtre, dans cette salle lausannoise qu'elle habite littéralement depuis cinquante-six ans, et dont elle est l'unique propriétaire depuis dix ans.

Les spectateurs du plus vieux cinéma de Lausanne connaissent tous Lucienne. Elle est à la caisse, elle est au bar, à l'entracte, à servir les cornets glacés à 2 fr. 50, elle est encore là à 23 h pour fermer boutique et ramasser les restes de MacDo, les chaussettes et autres téléphones portables égarés sous les fauteuils rouges. Bien peu de gens pourtant sont au courant de sa biographie et des souvenirs surannés qui parfument cette salle mythique.

"Mon patron venait de 16 h à 19 h. C'est donc moi qui menait la barque. J'étais un peu la concierge aux clés d'or, comme dans un palace!" Lucienne Edwige ("comme Feuillère!") Schnegg arrive au Capitole le 1er août 1949. Elle a 24 ans. Le patron de la crémerie où elle travaillait à Genève vient de racheter ce cinéma appartenant à la Metro Goldwyn Mayer. Elle y entre comme secrétaire et apprend le métier sur le tas. A l'époque, une armada s'active dans le paquebot à la mode: vingt-cinq personnes, dont six placeurs, trois caissières, trois dames de vestiaires, deux opérateurs, une décoratrice, etc. C'est la grande époque. Lucienne, fille de Charles, épicier primeur à Tavannes dans le jura bernois, et d'Ida qui aide son mari au magasin, découvre les longs-métrages au Royal, le cinéma de son village. "Avec ma cousine, on allait voir Le pont de Waterloo et on sanglotait quand Vivien Leigh se suicidait à la fin."

Écouter Lucienne, c'est évidemment faire un flash-back sur près de soixante ans de cinéma. Hollywoodien, français, italien... "A l'époque, on passait de tout>~, raconte la petite dame qui, actuellement, met à l'affiche King Kong, et annonce plusieurs blockbusters américains pour les prochains mois de 2006.

Ploum Ploura Tralala

Elle nous conduit dans son bureau, à l'étage, et on s'attend à voir David 0. Selznick, un gros cigare au bec (la rumeur populaire raconte qu'elle aurait eu une liaison avec un producteur californien: pipette! Qu'on se le dise, Lucienne n'a eu qu'un seul amour, le Capitole). Au mur, une brochette de starlettes en noir et blanc: Lauren, Faye, Gene, Judy, Grace, Sophia, Gina... Sa préférée? Katharine Hepburn, dont le chéri, Spencer Tracy, orne un petit meuble aux côtés d'une boîte vide d'Opium d'Yves Saint Laurent.

A l'époque, Lucienne se parfumait de Shocking de Schiaparelli. A l'époque, en 1949, quand le ciné projetait 56, rue Pigalle, Ploum Ploum Tralala, Le fils de Lassie et le jeanne dArc de Victor Fleming avec Ingrid Bergman.

Elle se souvient vraiment de tout cela, Lucienne? Presque. Pour l'aider, elle a sous la main ses bibles, celles qu'elle appelle "l'Ancien et le Nouveau Testament": deux gros répertoires grainés noirs dans lesquels la petite dame a consciencieusement consigné, semaine après semaine, chaque film projeté et les chiffres y référant. Une mini-encyclopédie du cinéma a Lausanne de 1949 à 2006! On peut y apprendre ainsi que lorsque Lola Montes était à l'affiche du Capitole en février 1956, les spectateurs avaient dû braver l'hiver ("bise et froid de canard, -14°", avait noté Lucienne) et avaient préféré "Martine Carol teinte en brune" à Grace Kelly dans La main au collet, projeté par la concurrence. Autres grands moments du Capitole et de la vie de Lucienne: West Side Story, son film préféré, mis à l'affiche le 24 décembre 1962; et surtout ET, diffusé dès le 10 décembre 1982 et qui lui a porté bonheur. "En fait, c'est Spielberg qui m'a mis le pied à l'étrier!", rigole-t-elle. Quatre jours plus tôt, son patron décédait. Lucienne, seule en piste, fera un carton avec le gentil extra-terrestre: 84$nbsp;649 spectateurs en quatorze semaines, le plus gros carton de toute l'histoire du Capitole.

"La salle se prête bien aux films familiaux. Et mon public me suit. J'en suis à ma troisième génération!" Les habitués n'ont pas vraiment changé. Avant, des petits plaisantins jouaient avec les lettrines du film, transformant la "fête espagnole" en "fête salope". Aujourd'hui, "des petits voyous" volent pour la quatrième fois l'un des "K" de King Kong, laissant Lucienne à court de ressources.

Dans la salle, le pop-corn "amené d'ailleurs" a remplacé le chewing-gum qui, d'antan, collait au velours. Les plateaux Pôle Nord, pour servir les esquimaux glacés, sont remisés. Le secrétaire de la reine d'Espagne en exil, Victoria-Eugénie, ne vient plus annoncer "sa majesté vient à 17 h, veuillez couper la ventilation". Mais Lucienne prépare toujours les sachets de thé à l'avance pour l'entracte. Récure elle-même les toilettes. Renvoie à leur destinataire les appareils dentaires, perdus entre deux rangées, dans des sachets de Quick Soup. Et surtout, demande toujours si gentiment: "Parterre ou balcon?"

Edelweiss, Mars 2006, p. 50

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